Tarass l’indompté/Les insoumis/Les indomptés (Marc Donskoï, 1943)

Pendant la Grande guerre patriotique, une famille russe fait face à l’occupation allemande.

J’aurais bien aimé voir les puritains de la critique affectant l’indignation devant La liste de Schindler démontrer en quoi le film de Spielberg est moins tolérable que la scène de « Shoah par balles » que Marc Donskoï a tenu, contre la censure communiste refusant un focus sur les Juifs, à faire figurer dans Tarass l’indompté. Sans état d’âme, le réalisateur reconstitue le très récent massacre de Babi Yar en employant, parallèlement à des plans symbolistes sur le ciel noir, les procédés dramatisants du tout-venant hollywoodien.

Cette séquence à ma connaissance unique dans le cinéma mondial des années 40 est assez décorrélée du reste d’un film qui suit une famille russe face aux Allemands. Une pointe de grandiloquence soviétique altère la force simple de belles séquences à hauteur d’hommes (tel les rencontres entre le père et le médecin juif). Le trait est souvent épais mais le lyrisme visuel de Donskoi élève régulièrement la tonalité de l’oeuvre. Notamment, ses horizons sont dignes de John Ford.

La passagère (Andrzej Munk, 1963)

Sur un paquebot de luxe, une Allemande reconnaît une juive qu’elle surveillait à Auschwitz. Elle se souvient alors.

L’inachèvement de l’oeuvre et sa complétion par les collègues de Munk avec une voix-off et des images fixes n’empêchent pas La passagère de faire forte impression. Bien sûr, cela tient d’abord à son sujet, que Munk semble traiter sans état d’âme mais avec un tact inné. A Auschwitz même, il filme sans joliesse malvenue ni fallacieux effet de « prise sur le vif ». Ainsi, il met toute sa science d’ancien de l’école de Lodz (composition des cadres, travellings, blancs brûlés…) au service d’une reconstitution claire et sèche de l’horreur. L’exemple le plus frappant de la manière de Munk est celui de la descente vers la chambre à gaz où on voit une petite fille venir jouer avec un berger allemand tenu par un SS au sourire bienveillant. Simple et vertigineux.

Pour autant, l’oeuvre ne se limite pas à documenter le camp d’extermination. Adoptant le point de vue du bourreau, Andrzej Munk a raconté les rapports particuliers entre une surveillante nazie et une détenue pour faire ressortir l’humanité au plus profond de l’inhumanité. Contrairement à ce à quoi un esprit sentimental pourrait s’attendre, cette humanité ne prend pas la forme de la compassion mais d’une pulsion de domination tout à fait ambiguë. D’où le mystère et la richesse dramatique de La passagère. Les béances du métrage dues au décès accidentel du cinéaste renforcent ce mystère et le pouvoir de fascination qui en émane.

La petite prairie aux bouleaux (Marceline Loridan-Ivens, 2002)

Plus de cinquante ans après, une ancienne déportée revient à Birkenau.

Via Anouk Aimée, Marceline Loridan-Ivens met en scène son retour au camp d’extermination. Elle a eu l’autorisation exceptionnelle de filmer les lieux. Il n’est pas toujours évident pour la réalisatrice de transmettre son expérience à travers l’actrice. Par exemple, les cris en haut de l’entrée principale sonnent un peu faux. Au rayon des réserves, signalons également certaines digressions qui, de par leur tonalité -légèrement- didactique et leur forme apprêtée déparent. Je pense à la scène du chant des visiteurs israéliens. En effet, plus que l’extermination des Juifs elle-même, le sujet de Le petite prairie aux bouleaux est la mémoire des rescapés. C’est lorsqu’il prend les atours d’une confession intime de la part de son auteur que le film touche au plus juste. Ainsi, j’ai lu et vu des quantités d’oeuvres à propos de la Shoah mais c’est la première fois que j’ai été sensibilisé au drame de l’oubli. Le plan où, suite à une discussion avec une autre survivante, le personnage d’Anouk Aimée réalise qu’elle ne se souvient pas que les trous qu’elle creusait servaient à enterrer les Hongroises, est bouleversant. A l’heure où bêtise et malhonnêteté s’associent allègrement pour travestir l’Histoire -voir la récente confusion entre colonisation française et crimes contre l’humanité-, c’est le genre de film qu’il faudrait diffuser le plus largement possible.

Le dernier des injustes (Claude Lanzmann, 2013)

Claude Lanzmann revient sur ses entretiens avec le dernier doyen du camp de concentration de Theresienstadt, Benjamin Murmelstein, filmés en 1975.

Quatrième codicille du monument Shoah, Le dernier des injustes raconte l’histoire du « camp de concentration modèle » qui servait de vitrine aux nazis vis-à-vis de la communauté internationale (croix-rouge notamment) en se focalisant sur la figure hautement polémique du dernier « doyen des Juifs » vivant. Les doyens des Juifs étaient les intermédiaires entre le pouvoir nazi et les prisonniers, position pour le moins délicate et compromettante qui, lorsqu’ils ont survécu, leur a attiré des procès pour collaboration et une haine tenace de la part de certains de leurs coreligionnaires. 3 heures et 38 minutes durant, Lanzmann décortique les relations entre le rabbin Murmelstein et Eichmann, l’évolution des plans d’Eichmann pour solutionner le « problème juif » ou encore la collaboration de Murmelstein à la politique d’« embellissement » du camp. Chose rare dans un documentaire de Lanzmann, il y a des images d’archives, notamment celles -rarissimes- du film de propagande nazie tourné à Theresienstadt.

Ainsi, le cinéaste nous apprend beaucoup de choses, il fait voler en éclat le concept de « banalité du mal» en rappelant quelques vérités bien senties sur Eichmann et montre que les victimes ne sont pas nécessairement des héros. Mais, ce qui est particulièrement beau, c’est que cette remise en question ne mène pas Lanzmann au relativisme moral (il ne manquerait plus que ça !) mais fait naître chez lui de l’admiration pour le pragmatisme absolu de Murmelstein qui se compare lui-même à Sancho Pança, laissant aux belles âmes le soin de « don quichotter ». Il faut dire que Lanzmann –est-ce l’urgence de l’âge ?- s’engage ici plus nettement que dans Shoah, monologue face à la caméra, commente l’Histoire, s’indigne ouvertement et, surtout, finit par afficher clairement sa sympathie pour le vieux monsieur qu’il interroge. Ce qui nous gratifie du plan qui est peut-être le plus beau et le plus émouvant de l’année, celui où le charismatique journaliste en blouson de cuir, après avoir chaudement accepté d’être appelé par lui « mon ami », prend le bras du rabbin que les vicissitudes de l’Histoire ont forcé à l’exil. Devant cette réincarnation juive du couple John T. Chance/Stumpy, on se rappelle que Lanzmann est –aussi- un grand metteur en scène.