1860 (Alessandro Blasetti, 1933)

En 1860, un jeune Sicilien s’en va chercher Garibaldi pour délivrer son île des Bourbons.

L’étrange parangon d’une épopée épurée. L’expédition des Mille est racontée en 1h15. Alessandro Blasetti ne fait pas de concession au récit classique: personnage principal tellement peu caractérisé qu’il est presque inexistant, absence d’emphase, notamment dans les séquences de batailles pourtant admirablement découpées. En revanche, sa mise en scène est riche de notations brèves mais évocatrices: souffle épique et grandeur pathétique mais aussi tendresse sentimentale et (légère) ironie satirique. Le sens du cadre est remarquable et à plusieurs endroits, la forme dialectise la propagande fasciste. Par exemple, le triomphalisme de la voix-off finale sur la naissance de l’Italie est considérablement nuancé par le mouvement de caméra sur deux cadavres ensanglantés qu’elle accompagne. Bref, 1860 est un des meilleurs films de Blasetti.

Seule contre la mafia (‎Damiano Damiani, 1970)

Dans un village sicilien, la fille d’un paysan, d’abord séduite, refuse la cour d’un jeune chef de la mafia…

Inspiré par l’héroïque Franca Viola, Damiano Damiani montre la logique féodale de la mafia en Sicile avec d’autant plus de justesse que lui et les autres scénaristes font preuve d’un sens de la nuance et de la dialectique rares dans le cinéma italien « qui dénonce ». Par exemple, se focaliser sur l’évolution de la famille de la jeune fille face à la menace est une très bonne idée, riche et variée dans ses prolongements dramatiques. Ancrée dans une réalité archaïque représentée crûment (rarement la Sicile fut aussi moche), la confrontation entre cette jeune fille et les traditions infâmes de son pays atteint au mythe. C’est une Antigone moderne qui se révèle sous les traits de Ornella Muti, 14 ans et déjà magnifique de beauté et d’expressivité. Ce n’est pas le moindre des mérites de  Damiano Damiani que de l’avoir révélée au monde. Enfin, la mise en scène est dopée par la musique de Ennio Morricone qui donne leur sens profond à certaines séquences, telle celle du mariage.

Le bel Antonio (Mauro Bolognini, 1960)

A Catane, l’impuissance d’un soi-disant séducteur met en péril son mariage arrangé avec une fille sublime.

La satire du patriarcat sicilien recèle des moments amusants dont le meilleur est l’ellipse de la mort du père, sommet d’humour noir. La mise en scène de Mauro Bolognini met bien en valeur les jolis décors intérieurs mais elle est un peu amidonnée. Assumer pleinement le genre comique en insufflant plus de mordant et de vivacité n’eût pas nui à la force dramatique. Les acteurs -en particulier Pierre Brasseur- sont très bons mais on ne voit pas assez Claudia Cardinale (alors qu’on voit beaucoup Marcello Mastroianni).

Mafioso (Alberto Lattuada, 1962)

Un ingénieur sicilien émigré à Milan revient dans le village de son enfance pour présenter sa femme et ses filles à sa famille mais aussi au Don local…

La sympathie de Alberto Sordi aidant, la satire de l’archaïsme sicilien est drôle sans lourdeur. Le surprenant virage policier est négocié avec une habileté telle qu’il apparaît tout à fait naturel. Ce film brillant, qui a la noirceur des comédies de Zampa sans leur côté démonstratif, n’appelle qu’une seule réserve: la longueur un peu excessive de sa partie new-yorkaise.

Gente di rispetto (Luigi Zampa, 1975)

Dans un village sicilien, l’arrivée d’une jeune et jolie institutrice est accompagnée de morts violentes…

Même si son prétexte ne tient pas debout et que ses articulations manquent de clarté, le récit policier en dit aussi long sur le peuple sicilien et ses ambiguïtés que Le guépard. La fin est terrible en ce qu’elle révèle le doucereux consentement d’une héroïne à l’ordre archaïque. La musique d’Ennio Morricone dramatise une mise en scène par trop désinvolte et Jennifer O’Neill est absolument splendide. Gente di rispetto se laisse voir.

Les années faciles (Luigi Zampa, 1953)

Envoyé à Rome, un professeur sicilien intègre se corrompt face à l’inertie intéressée des bureaucrates…

Le récit est relâché, la fable se fait trop démonstrative dans son dernier acte et la fin apparaît longuette mais les diverses compromissions et veuleries dans la société italienne de l’après-guerre donnent lieu à de nombreuses scènes amusantes. Mine de rien, le dénouement est un des plus pessimistes jamais filmés. Plus que le terne Nino Taranto dans le rôle principal, c’est Gino Buzzanca, acteur de théâtre sicilien révélé au cinéma par Zampa, qui emporte le morceau grâce à sa composition de canaille sympathique et décomplexée.

Les années difficiles (Luigi Zampa, 1948)

Pendant le fascisme, un fonctionnaire sicilien est obligé de s’encarter pour conserver son poste…

Les années difficiles est une vraie petite fresque puisque les protagonistes sont suivis pendant dix ans et que la grande histoire y interfère sans cesse avec leur destin. Une large attention est accordée aux personnages secondaires, à l’entourage familial et amical du héros. Luigi Zampa parvient à garder une certaine unité thématique en se focalisant sur les attitudes des uns et des autres face à l’hydre fasciste. La plupart des scènes sont marquées par une percutante justesse de ton même si on pourra regretter l’univocité du comportement du héros: celui-ci est perpétuellement représenté comme une victime; comme si, en dix ans, il n’avait jamais profité de la situation créée par les magouilles de sa femme. L’interprétation façon « chien battu » de Umberto Spadaro n’aide pas à enrichir son caractère. Gageons que si Les années difficiles avait été tourné dix ans plus tard avec Alberto Sordi, le personnage aurait été plus nuancé. Ce défaut révèle un manque de franchise dans la satire mais n’empêche pas le film de figurer parmi les réussites de Zampa d’autant que le montage vif maintient un rythme soutenu dans la narration. Enfin, si Les années difficiles est plus dramatique que plusieurs travaux ultérieurs du cinéaste, ses passages comiques font mouche: ainsi de la représentation de la Norma caviardée par les miliciens incultes.

L’art de se débrouiller (Luigi Zampa, 1954)

De 1912 à 1953, les différents retournements de veste d’un Sicilien opportuniste et corrompu.

L’histoire d’un royaliste qui devient socialiste avant de devenir fasciste puis communiste et, enfin, démocrate-chrétien. Le programme est très amusant et son déroulement tient ses promesses grâce au rythme entraînant stimulé par une bonne utilisation de la voix-off, à la verve comique intarissable des auteurs et, évidemment, au choix idéal d’Alberto Sordi pour interpréter cet anti-héros.

De par son pessimisme sans concession, L’art de se débrouiller me semble un titre précurseur de la comédie italienne tel qu’elle sera abondamment pratiquée à partir des années 60. Toutefois, si c’est un bon film, il lui manque à mon sens le supplément narratif qui lui permettrait d’aller au-delà de ce programme (drôle mais un peu mesquin), le sens de la nuance et de la complexité humaine qui donne une toute autre ampleur aux chefs d’oeuvre que sont La grande pagaille ou Une vie difficile.

L’affaire Mori (Il prefetto di ferro, Pasquale Squitieri, 1977)

Sous Mussolini, la lutte du préfet Mori contre la mafia en Sicile.

Fiction de gauche qui OSE dénoncer le fascisme et la mafia. Le film n’est pas foncièrement mauvais, Gemma est bon dans le rôle éponyme mais c’est sans surprise et assez ennuyeux sur la longueur. J’espère pour Claudia Cardinale que Pasquale Squitieri ne fait pas l’amour comme il filme.

Salvatore Giuliano (Francesco Rosi, 1961)

Le premier des films-enquêtes de Francesco Rosi. C’est d’abord l’apparition d’une narration novatrice, qui refuse les procédés de la fiction classique (identification…), qui confronte les faits avec une rigueur journalistique via un montage non-chronologique. Un montage théorique et percutant dont le vain mais beau souci d’objectivité est parfois étouffant. Il n’y a aucune fascination de la part de Rosi pour le bandit puisqu’on ne voit pour ainsi dire jamais Giuliano à l’écran. Ce qui intéresse Rosi, ce sont les causes et les conséquences du cas Giuliano dans les différentes strates de la société sicilienne (aussi bien l’armée que les petits paysans). D’où la narration virtuose qui jongle entre les points de vue et les époques, ce qui maintient l’intérêt d’un spectateur qui risque d’être décontenancé par une telle méfiance apparente vis-à-vis de la fiction. Cette volonté de neutralité du montage s’accompagne d’un réel souci d’authenticité dans la mise en scène: le film a été tourné sur les lieux où se sont passés les évènements, les acteurs sont des amateurs du cru.
Salvatore Giuliano est donc un film au dispositif parfois lourd, mais brillant et didactique dans le meilleur sens du terme. Ce n’est pas un film à thèse car il n’y a pas de thèse. Rosi, dans ses films-enquêtes présente les faits, les reconstitue -avec ce que ça suppose de part d’imagination- et surtout les confronte grâce à son art consommé du montage. Il interroge le spectateur sans apporter de réponse toute faite. Il donne notamment à réfléchir sur les curieuses alliances pouvant découler de la complexité des intérêts politiques dans un pays. La principale limite d’une telle oeuvre est sa principale qualité: sa rigueur d’enquêteur qui ne décolle pas une seule seconde de son sujet, ce qui limite la portée du film au contexte historique représenté. A charge au spectateur de faire la transposition vers son époque.