Aux postes de combat (The Bedford incident, James B. Harris, 1965)

Pendant la guerre froide, un destroyer américain traque un sous-marin soviétique…

Le manque de détails concrets et réalistes de la mise en scène donne au film un côté théâtral et artificiel. Seuls les plans d’ensemble où on voit le navire naviguer permettent au spectateur d’imaginer que l’action se déroule sur un destroyer. On ne voit guère les marins travailler, on les voit essentiellement discuter. Les personnages semblent là pour incarner des idées (ex : le journaliste joué par Sidney Poitier) alimentant une fable anti-nucléaire laborieuse et même malhonnête (quid des Gold codes?). Il n’y a guère que le bouillonnant Richard Widmark pour parvenir à insuffler un peu de vie dans ce film à thèse (thèse qui est la même que dans Docteur Folamour, exprimée ici avec un imperturbable et assommant sérieux).

Les conducteurs du Diable (Red Ball Express, Budd Boetticher, 1952)

La mission des conducteurs du Red Ball Express, chargés de ravitailler les chars de Patton à travers une France encore pleine d’Allemands.

Red Ball Express a d’abord les qualités propres à tous les bons petits films de guerre hollywoodiens:  sécheresse du style, noblesse simple des caractères, sobriété documentaire (les images d’archives sont particulièrement bien montées). Ensuite, si quelques aspects du récit sont traités par dessus la jambe (le trauma à l’origine de la haine entre les deux chefs), plusieurs passages obligés du genre sont au contraires intégrés avec une audace et une intelligence humaniste tout à fait singulières. Ainsi de la rupture de ton au moment où la famille française offre à manger au soldat américain. En un plan sur la petite fille affamée, la scène passe d’un comique un peu épais à l’émouvante évocation de la dureté du rationnement et donc de la générosité des Français. La conventionnelle relation nouée entre la jeune femme de la maison et le militaire s’en trouve ancrée dans une certaine vérité humaine.

Mais ce qui reste le plus étonnant ici, c’est la façon dont sont filmées les différentes communautés à l’intérieur de la U.S Army. Red Ball Express est à ma connaissance le seul film de guerre américain de son temps à donner une telle présence aux soldats noirs. Il le fait sans forfanterie militante, sans même que ce soit son sujet principal. Simplement, montrant une unité américaine au travail, il n’oublie pas de montrer les tensions raciales que pouvait y occasionner la coexistence forcée entre hommes de couleurs différentes. Le problème du racisme est ainsi présenté au détour d’une -excellente- réplique d’un soldat blanc à son compagnon aspirant-écrivain: « je ne veux pas apparaître dans ton livre, j’aurais l’impression d’être figurant dans un minstrel show « . Au cours du film, plusieurs belles séquences verront l’ensemble des soldats charger leurs camions en chantant des negro spirituals transformés en chants militaires. Il y a aussi une scène analogue avec un chant yiddish.

Red Ball Express s’avère ainsi le récit d’une fraternité conquise et finalement un des seuls films, avec ceux de Ford sur la cavalerie, qui donne corps à cette idée, belle et naïve, de l’armée creuset du melting-pot américain. C’est en cela un beau film.

Porgy and Bess (Otto Preminger, 1959)

Dans le quartier noir de Charleston, une prostituée dont le souteneur est parti en cavale après un meurtre se met en ménage avec un estropié.

A l’opposé des tapages publicitaires (festival de Cannes, sortie de Batman, caraxeries…) prétendus tels par les puissances du marketing, c’est un véritable évènement cinématographique qui a eu lieu hier soir à la cinémathèque de Bercy puisqu’était projeté pour la première fois à Paris depuis 20 ans, dans des conditions quasi-clandestines (le programme annonçait un « film-surprise »), l’adaptation par Otto Preminger de l’opéra Porgy and Bess dont l’exploitation est bloquée depuis les années 70 par les héritiers de Gershwin. Grâce au concours d’un providentiel collectionneur, un public averti a pu visionner ce film dans une somptueuse copie Todd-AO, c’est à dire 70 mm et son magnétique stéréophonique sur 6 pistes. Soit les conditions rêvées pour découvrir ce qui resta le chant du cygne du prestigieux producteur Samuel Goldwyn.

Porgy and Bess est évidemment à rapprocher de Carmen Jones, précédent musical de Preminger avec des Noirs. Ces deux opéras filmés sont les travaux les plus stylisés de celui qui fut par ailleurs le plus réaliste des grands cinéastes hollywoodiens. Dans Porgy and Bess, l’emploi du 70 mm permet au metteur en scène d’aller plus loin que jamais dans sa quête de la fluidité: l’élargissement inouï du format permet de diminuer drastiquement le nombre de raccords. Ses compositions de plan sont remarquables d’harmonie. Le nombre élevé de personnages présents à l’image donne un sentiment de chaleur humaine qui transcende la précision millimétrée des déplacements des acteurs. A l’exception de deux séquences, le décor, superbe studio représentant une place du sud américain, est toujours le même. La caméra s’y mouvant avec l’aisance d’un alligator dans les Everglades, la familiarité du spectateur avec le lieu de l’action est totale. La mise en scène est aussi avant-gardiste que celle de Coup de coeur ou de Dogville.

Porgy and Bess se distingue aussi du précédent opéra de Preminger par sa photographie. Les teintes chaudes du grand Léon Shamroy sont à l’opposé du gris militaire de Carmen Jones. La lumière jaunâtre exprime la moiteur langoureuse et rêvée du sud profond. D’une façon générale, Porgy and Bess met en scène un fantasme du peuple noir américain comme pouvait le faire le sublime Hallelujah! de Vidor. Il n’a aucune ambition réaliste et sa vision des Noirs en proie à des passions archaïques et éternelles n’est alors pas plus raciste que celle des Juifs poursuivis par la fatalité dans The light ahead. Preminger travaille le mythe. Voir ainsi le personnage de trafiquant de cocaïne composé par Sammy Davis Jr, tout droit sorti d’un dessin animé de Tex Avery. Il volerait presque la vedette à Sidney Poitier et à la belle Dorothy Dandridge.

En fait, le seul défaut de ce magnifique drame lyrique est que le chanteur doublant Sidney Poitier manque un peu de coffre.