L’Écrin de l’ombre (The shadow box, Paul Newman, 1980)

Dans une clinique, trois personnes condamnées, rejointes par leurs familles, acceptent de répondre à des questions devant une caméra.

L’humilité de la mise en scène de Paul Newman efface l’origine théâtrale de son script pour atteindre à une vérité universelle sur la mort, la vie, la famille, l’amour…Ce qui aurait pu n’être qu’un exercice abstrait de dramaturge sur des thèmes majuscules se révèle vibrant de justesse et de sensibilité grâce, notamment, à des acteurs parfaits et à un ton qui, tantôt drôle, tantôt sentimental, tantôt amer, tantôt allègre (la danse improvisée), n’est jamais plombant malgré l’extrême gravité du sujet: c’est le récit d’un consentement (à l’inéluctable) qui nous est narré.

Agent secret (Sabotage, Alfred Hitchcock, 1936)

A Londres, le mari de la tenancière d’un cinéma effectue des sabotages…

Réduction des protagonistes du drame à des silhouettes (en premier lieu Verloc caricaturé en méchant de base), affadissemement de plusieurs rebondissements par du romanesque de convention et disparition du propos politique réduisent le brillant roman de Joseph Conrad à un film creux et vain où le « maître du supense » trouve prétexte à des « morceaux de bravoure » que moi j’appellerais plutôt « précis de découpage à destination des enfants de 12 ans », style la séquence avec multiples gros plans sur l’horloge alors qu’on sait qu’une bombe à retardement est programmée. A d’autres endroits, c’est, faute d’avoir su retranscrire un dixième de la richesse psychologique des personnages de Conrad, par des surimpressions que Hitchcock matérialise un deuil impossible. Soit une idée visuelle primaire que les plus débiles thuriféraires du gros Alfred s’imaginent sans doute être « du pur cinéma ». C’est certes mieux que rien mais, présence de Sylvia Sidney aidant, on se prend à rêver à ce que Fritz Lang aurait pu tirer d’un tel matériau.

Une tragédie américaine (Josef von Sternberg, 1931)

Séduisant une riche jeune fille, un jeune contremaître se trouve encombré par sa précédente conquête, une ouvrière qu’il a mise enceinte.

Cette première adaptation du roman de Theodore Dreisler est un film nettement plus réussi que Une place au soleil. Beaucoup plus fin, beaucoup plus crédible, beaucoup plus beau, aussi. Philip Holmes n’a pas les manières larmoyantes de Monty Clift et n’appelle aucune compassion hors de propos pour son personnage infiniment médiocre. Sylvia Sydney est bien plus jolie que Shelley Winters donc bien plus désirable. Lee Garmes a superbement photographié les parcs qui servent de cadre à la fatale idylle. Le découpage de Sternberg est fluide, concis et subtil, à l’exemple de ces travellings qui mettent au premier plan le travail des ouvrières tandis qu’à l’arrière-plan, le contremaître surveille, explique et…désire. La cruciale séquence de noyade garde son ambiguïté nécessaire au bon fonctionnement de la dramaturgie. La fin, en restant focalisée sur les rapports d’un fils avec sa mère et en se passant de généralisation moralisatrice, est acceptable. Plusieurs trouvailles amusantes, telle la sèche exclusion du juré ayant crié à « A mort! », vivifient l’obligatoire procès et montrent, sans insistance, le caractère théâtral de l’exercice judiciaire. Bref, Une tragédie américaine est un bon film même si l’interrogation demeure quant à l’intérêt de raconter l’histoire d’un type aussi vide de coeur, d’esprit et de volonté. C’est que la transformation de l’étude sociale en film de procès rétrécit le drame autour de la question « va t-il s’en sortir ou non? » et élude les enjeux politiques du récit.

Street scene (King Vidor, 1931)

Un jour de canicule, plusieurs habitants d’un immeuble populaire new-yorkais se retrouvent devant sa façade…

L’unité de lieu fait ressentir l’origine théâtrale de Street scene. Cependant, l’attention aux petites gens et la prise en compte par la dramaturgie de la diversité ethnique des habitants, caractéristique rare dans le cinéma d’alors, font tendre le film vers le néo-réalisme. Par là, Street scene s’inscrit dans la même veine que La foule, réalisé par King Vidor trois ans auparavant. Néanmoins, le réalisateur transfigure cette base réaliste par un lyrisme qui lui est propre. Lorsque le fait divers survient, le découpage génial de Vidor, reposant notamment sur de grandioses mouvements de caméra, donne une ampleur tragique à la chronique. Une excellente distribution en tête de laquelle figure la belle et talentueuse Sylvia Sydney et le refus du happy-end de convention finissent d’insuffler à ce qui n’aurait pu être qu’une poussiéreuse adaptation théâtrale l’étoffe d’un grand film. Après La foule et Hallelujah, Street scene vient rappeler qu’aucun cinéaste n’avait, au tournant du parlant, une intelligence aussi complète de son art que King Vidor.

La fille du bois maudit (The trail of the Lonesome Pine, Henry Hathaway, 1936)

Dans les Appalaches, un ingénieur souhaitant installer une exploitation de charbon perturbe une vendetta entre deux familles locales.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la splendeur des couleurs : la beauté des feuillages automnaux et des lacs de montagne n’a d’égale que celle du visage, maquillé au-delà de tout réalisme, de Sylvia Sidney. Le pari de sortir les lourdes caméras Technicolor du studio, pour la première fois, s’avère largement payant.

La peinture des paysans arriérés brille par sa justesse de ton. Ni complaisant ni vulgairement condescendant, Hathaway alterne la bizarrerie comique, la violence sauvage et la sympathie émue avec franchise et naturel. Je pense au moment où les hommes signent le contrat d’exploitation d’une croix. Instant pudique et touchant qui révèle dans le point de vue sur les péquenauds une grandeur absente de n’importe quel « chef d’œuvre » des frères Coen. Le récit est éloigné de tout manichéisme et l’arrivée de la civilisation dans cette communauté reculée, globalement présentée comme bienfaitrice, ne va pas sans perte ni fracas.

Ce fracas donne lieu dans la dernière partie du film à une puissante accélération dramatique dont l’implacable dureté transcende une certaine théâtralité latente et des conventions parfois intégrées grossièrement au scénario. Henry Hathaway sait faire poindre le détail saillant qui donne tout son poids à une scène donnée. Exemple : les spasmes de Dave mourant.

La fille du bois maudit est donc un très bon film.

Casier judiciaire (You and me, Fritz Lang, 1938)

Un homme en liberté conditionnelle qui travaille dans un grand magasin se marie à une vendeuse. Il ne sait pas qu’elle aussi est une ancienne criminelle…

Dernier volet de la passionnante trilogie de Fritz Lang avec Sylvia Sidney, Casier judiciaire est une sorte de mixte improbable entre Frank Borzage et Bertolt Brecht, très intéressant quoique foncièrement raté. Le film démarre comme une virulente critique de la société de consommation avec une étonnante introduction musicale. Kurt Weil a participé au film. Avant de quitter prématurément le projet, le compositeur engagé de L’opéra de Quat’sous a signé quelques chansons qui constituent les moments forts de l’oeuvre. Ces séquences musicales sont servies par des audaces visuelles puissamment expressives auxquelles Fritz Lang allait par la suite renoncer pour épurer son style.

A la base du projet, il y a donc un propos politique radical. L’idée était de délivrer celui-ci à travers une histoire d’amour entre deux repris de justices. Au début, ce jeune couple est filmé avec une simplicité et une franchise dignes de Frank Borzage, poète lyrique chez qui le contexte social était très important. Les escalators du grand magasin et les petites chambres de pensions de famille sont le décor schématique et vrai de leur idylle. George Raft joue comme Spencer Tracy à la même époque.

Malheureusement, au fur et à mesure que l’intrigue se déroule, les rebondissements sont de plus en en plus improbables. L’interaction entre l’histoire du couple et le message d’ailleurs mal défini du film (la virulence de Lang a sans doute été détournée par la Paramount) est mauvaise. La seconde se trouve finalement asservie à la première, au détriment de la vraisemblance et de la logique. Le hiatus de l’écriture culmine dans une fin qui contredit littéralement l’excellente introduction. Avec la scène qui voit Sylvia Sidney expliquer, démonstration arithmétique à l’appui, aux pieds-nickelés qu’il vaut mieux être salarié que cambrioleur pour s’enrichir, Casier judiciaire se transforme en une apologie quasiment comique du capitalisme et des patrons. C’est comme si Lang, conscient de la bêtise de ce qu’on lui demandait de filmer, s’en amusait. Au final, il reste un film décidément étrange, mal fichu mais plein de beautés et d’intérêt.

Les carrefours de la ville (City streets, Rouben Mamoulian, 1931)

Un brave gars est tiraillé entre son amour pour la fille d’un malfrat et son honnêteté. C’est un film de gangsters édifiant, mou du genou et pour tout dire pas très passionnant. Les quelques plans atypiques de Mamoulian ne rendent l’oeuvre ni plus belle ni plus vivante. On peut comparer Les carrefours de la ville à 20 000 years in Sing sing de Michael Curtiz, film contemporain tout aussi édifiant mais mis en scène d’une façon bien plus alerte et bien plus habitée.