Braguino (Clément Cogitore, 2017)

Au fin fond de la taïga, Clément Cogitore filme une famille fâchée avec ses voisins.

Dédaignant les fonctions descriptives et didactiques du documentaire, Clément Cogitore essaye de construire un récit mythique à partir de ce qu’il est parti filmer à l’autre bout du monde. Le matériau est effectivement riche de potentiel dramatique (on retrouve dans ce « eastern » des enjeux typiques du western liés à l’éloignement de la civilisation) mais ce potentiel n’est pas exploité en profondeur. Comme dans la séquence de la confrontation des enfants (où le simulacre de la mise en scène est probable), le réalisateur peut faire preuve d’un talent certain pour suggérer une tension à partir de trois fois rien mais il ne va pas au-delà de cette tension. Tout reste à l’état d’esquisse faute de densité. On passe 50 minutes avec cette famille extraordinaire, vivant délibérément comme des ermites, mais on ne saura rien d’eux en dehors de leur façon de subsister (la scène de chasse et de dépeçage, impressionnante mais aussi légèrement complaisante) et de leur paranoïa, une paranoïa qui demeure malheureusement bien vague. Filmer la famille voisine eût peut-être enrichi la dramaturgie. In fine, il semblerait que, pour Clément Cogitore, ce projet ait surtout été un prétexte pour enregistrer de belles images de la taïga; car le soleil qui embrase la rivière ou les enfants blonds qui jouent sur une plage sont superbement captés.

La lettre inachevée (Mikhaïl Kalatozov, 1959)

Une expédition de jeunes géologues soviétiques (trois hommes et une femme) cherchant des diamants en Sibérie tourne au drame.

On retrouve dans La lettre inachevée l’éblouissante virtuosité de Quand passent les cigognes, le film précédemment réalisé par Kalatozov. C’est toujours l’immense Ouroussevski qui fait office de chef opérateur.

Le film peut se décomposer en deux parties distinctes. Dans la première, les auteurs  s’intéressent aux quatre personnages. Trois hommes, une femme, la taïga, les diamants…Les sentiments parfois non-dits sont exprimés avec légèreté et justesse. A ce moment, la virtuosité du cinéaste toute entière focalisée sur les personnages crée une sensation de liberté. La caméra virevolte autour d’eux -ce qui permet de suivre suivre leurs déplacements sans découper les séquences- elle achève souvent sa course par de magnifiques gros plans sur les visages. La jeunesse des comédiens ajoute à l’impression de fraîcheur. La ravissante Tatiana Samoilova est de retour. Certes, son pantalon la grossit plus que de raison (elle n’allait pas se promener en Sibérie en minishort) mais c’est un plaisir que de retrouver le petit écureuil de Quand passent les cigognes. Ce parti-pris réaliste n’empêche pas un souffle lyrique discret mais permanent. Je pense à cette discussion où le premier plan de l’image est composé de hautes herbes. C’est simple mais sublime. Kalatozov et Ouroussevski  n’ont pas encore sorti l’artillerie lourde mais visuellement, c’est déja une tuerie.

C’est dans la seconde partie que la démesure soviétique s’exprime pleinement. Oh, pas de propagande, pas de lutte des classes et même une fin à l’opposé de tout triomphalisme. Mais des personnages cheveux au vent filmés en contreplongée sur fond de ciel menaçant avec la musique grave qui va bien. Cette seconde partie est nettement plus dramatique que la première puisqu’elle fait suite à une catastrophe naturelle. Seul compte alors le combat entre les aventuriers et la nature hostile. C’est la Nature éternelle, violente, horrible, tellement plus forte que les dérisoires humains, qui est l’objet du déploiement de l’armada technique de Kalatozov. Des travellings absolument gigantesques, des morceaux de bravoure d’une ampleur exceptionnelle (la course à travers la taïga enflammée), la lumière boréale…font de cette seconde partie un somptueux poème visuel.  Kalatozov retrouve alors la beauté primitive d’un certain cinéma muet. Celui de Gance, Griffith, Murnau. Un cinéma dont les données (l’homme, l’amour, la nature) étaient simples mais sublimées par des créateurs doués d’une inextinguible inventivité plastique.

On regrettera simplement que le revirement de l’histoire étouffe dans l’oeuf les pistes narratives joliment esquissées dans la première partie, celles qui concernaient les relations entres les personnages. Quand passent les cigognes avait le mérite d’être plus équilibré, plus achevé. C’est le mérite du classique. La lettre inachevée est une oeuvre grandiose et superficielle.