L’âge des possibles (Pascale Ferran, 1996)

A Strasbourg, de jeunes couples se font et se défont.

Chronique ras-les-pâquerettes d’existences sans intérêt. Alors d’accord, c’est plutôt bien joué (par les élèves du Conservatoire de Strasbourg) mais ce n’est franchement pas mémorable. Si je devais donner la définition du glamour au cinéma, je citerais ce film morne et flasque, qui en est le parfait opposé.

C’était le mois de mai (Marlen Khoutsiev, 1970)

Pendant les jours de mai 1945 qui suivent l’armistice, des soldats russes se reposent dans une ferme allemande…

La dramaturgie est complètement diluée dans des séquences dont la durée est étirée au-delà du raisonnable. Cela n’empêche pas la première partie de comporter de jolis moments dont la légèreté de touche rappelle Eclairage intime. Après des scènes de chant, de danse et de beuverie, la découverte d’un camp d’extermination est filmée avec une terrible justesse, sans que les actions de soldats confits dans leur ignorance ne semblent parasitées par le regard d’un auteur ayant conscience de l’Histoire. S’en serait-il tenu à ça, C’était le mois de mai aurait pu laisser une bonne impression mais la deuxième partie, plus grave mais non moins languissante que la première, s’avère pesante au-delà du supportable.

Coeur de hareng (Paul Vecchiali, 1984)

Dans le XVIIème arrondissement parisien, guerre entre deux proxénètes.

Cette commande de la télévision dans le cadre de la « Série Noire » est du pur Vecchiali. Couleurs saturées, folklore des années 50 et grands sentiments forment un cocktail chargé d’intentions esthétiques mais pas toujours très digeste.

Le jardin des plantes (Philippe de Broca, 1994)

Après que son père trafiquant du marché noir a été fusillé par les Allemands, une petite fille est recueillie par son grand-père, naturaliste en charge du Jardin des plantes…

Ce téléfilm est une des oeuvres les plus personnelles et les plus achevées de Philippe de Broca. La facture, avec une lumière aussi travaillée que les mouvements de caméra, n’a rien à voir avec celle de Navarro. L’absence de concession de l’exposition, dont le ton est très grave, montre combien ce film tenait au coeur de son auteur. Le « je suis prêt à vous vendre des Juifs » hurlé par le père qui espère sauver sa peau devant ses bourreaux manifeste une audace aussi profonde que discrète de la part du scénariste et réalisateur. C’est avec beaucoup de finesse que seront ensuite montrés les mensonges dans lesquels se réfugie le grand-père pour oublier une réalité absolument insupportable.

Dans le contexte de l’Occupation allemande, l’archétype cher à de Broca du mélancolique confronté aux soubresauts du monde prend une dimension tragique. Il est remarquable que le cinéaste parvienne à maintenir l’équilibre entre cette dimension tragique prise à bras le corps et la légèreté, ce mélange d’humour, de fantaisie et de tendresse qui a toujours été sa marque de fabrique et qui demeure heureusement présent ici. L’interprétation de Claude Rich concourt évidemment à cette merveilleuse alchimie. Face à lui, Salomé Stévenin , 9 ans à l’époque, se tire très bien d’un rôle pas évident du tout.

Cette légèreté vivifie le rythme des images, empêche l’appesantissement et fait apparaître plusieurs des plus beaux instants du film comme comme saisis à la dérobée. Ainsi, la tonalité onirique du plan du grand-père et de sa petite fille sur le toit de la pension restera t-elle une tonalité et cette image ne fera pas dévier le cours du film vers une songerie hors de propos. Cette sobriété dans l’invention stylistique, cette humilité du regard, sont une évidente manifestation du tact de Philippe de Broca. Un tact sensible jusque dans les détails les plus anodins. Voir ainsi comment la mise en scène intègre l’handicapé mental à la petite famille: le plus naturellement du monde.

Bref, en dépit d’un dénouement qui accumule les facilités d’écriture au détriment d’une crédibilité jusque là maintenue, Le jardin des plantes demeure le film le plus émouvant de Philippe de Broca. Peut-être parce que c’est la plus récente de ses grandes réussites, il fait particulièrement réaliser combien cet auteur, noble et populaire, manque au cinéma français.

Bamboo cross (John Ford, 1955)

En Chine communiste, des religieuses sont accusées d’avoir assassiné des enfants…

L’unité de lieu et l’extrême concision de ce téléfilm de 29 minutes réduisent à l’essentiel personnages, situations et actions. Bamboo cross est un drame de l’oppression communiste raconté de la façon la plus simple et la plus directe qui soit. Les images saisissantes -prières, signe de croix des nonnes pendant qu’un assassinat a lieu hors champ- s’enchaînent et forment un récit qui pèche par schématisme mais qui impressionne par sa noirceur rentre-dedans. Frontière chinoise, l’ultime chef d’oeuvre, n’est pas loin.

Flashing spikes (John Ford, 1962)

Un jeune joueur de base-ball est soupçonné de corruption après avoir eu des contacts avec un vétéran qui fut en son temps radié des terrains.

Dans le cadre de la série « Fred Astaire présente », John Ford a réalisé cet épisode consacré au base-ball et y a employé plusieurs de ses prestigieux collaborateurs de L’homme qui tua Liberty Valance, tourné la même année: James Stewart en vedette, John Wayne en figurant, William Clothier à la photo. Le monde du sport sert de décor à une fable sur la malfaisance des rumeurs et des calomnies. Flashing spikes confronte deux beaux personnages fordiens: le jeune espoir récemment marié dont la carrière est interrompue suite à son envoi en Corée et la légende vivante à la réputation entachée. Les multiples notations drôles et pathétiques enrichissent la texture d’un film au scénario calibré voire ouvertement démagogique (ainsi du laïus final d’Astaire sur le base-ball). L’affaissement physique de Stewart rend plus que sensible la déchéance de son personnages. Sa merveilleuse interprétation contribue grandement à rendre Flashing spikes nettement supérieur à Rookie of the year, l’autre épisode de série réalisé par Ford sur un sujet très similaire. Ne serait-ce que parce que ce téléfilm d’une heure constitue une belle occasion de se rappeler quel immense acteur était James Stewart, il se doit d’être vu.

Le roman d’Elvis (John Carpenter, 1978)

En 1968 dans une chambre d’hôtel de Las Vegas, sur le point d’effectuer son come-back, le King se souvient…

Ce téléfilm remplit son cahiers des charges de « biographie de star » avec succès. Chaque étape de la légende avant 1968 est présente, le milieu social et géographique dans lequel est né Elvis est bien restitué, la bande originale est impeccable (une séparation avec Separate ways en fond sonore est évidemment émouvante) et, surtout, le mimétisme de Kurt Russell est épatant. Pour que fonctionne un passage obligé comme la scène dans le club allemand, où la prestation du King enflamme une foule qui ne s’attendait pas à le voir, il est absolument nécessaire que le comédien se montre à la hauteur de la star qu’il interprète. C’est bien le cas et la scène est donc ébouriffante. Enfin, il y a un plus qui singularise Elvis vu par John Carpenter. C’est l’accent mis sur la relation fusionnelle entre Elvis et sa mère qui donne au film une tonalité tour à tour tendre et inquiétante -l’aspect malsain de cette relation n’étant pas éludé.

La madone et le dragon (Samuel Fuller, 1990)

Pendant un dangereux reportage aux Philippines, une photographe retrouve un ancien amant, grand reporter de son état.

Dernier film de Samuel Fuller, La madone et le dragon fut réalisé pour TF1. A l’heure du règne des Experts et de Secret story, cela laisse rêveur. C’est que l’icône du cinéma indépendant américain n’avait, à l’orée de son quatre-vingtième printemps, guère perdu de sa conviction rageuse. Tournée sur place peu de temps après les faits, sa plongée dans les Philippines de Marcos est d’une violence qui, au sein d’un téléfilm français, laisse pantois. Le premier plan -une exécution à la mitraillette- est une leçon de morale cinématographique tant le filmage y est aussi rentre-dedans que dénué de complaisance.

Fidèle à lui-même, l’auteur de The big red one se sert des situations chaotiques créées par la guerre pour placer ses personnages en face de leurs responsabilités: prendre une exécution en photo, n’est-ce pas perdre son humanité? Vaut-il mieux vendre ses clichés à la grande presse ou laisser des dissidents les exploiter à des fins de propagande? La première partie où la caméra suit l’équipée des deux journalistes dans le pays ravagé possède une dureté toute documentaire. La suite qui se resserre autour d’une intrigue grossièrement dessinée est plus conventionnelle et moins percutante mais l’impression d’ensemble reste positive: cet ultime opus permit au grand cinéaste une sortie de piste honorable. Ce n’était pas gagné d’avance.

La madone et le dragon est visible ici.

Chouans! (Philippe de Broca, 1987)

En 1793, un révolutionnaire et un noble, élevés par le même homme, se déchirent pour une femme.

Comparée à une superproduction hollywoodienne, la mise en scène de Philippe de Broca peut manquer de souffle mais cette lacune est compensée par la vivacité du rythme. Jamais Chouans! n’est lourd et la légèreté bienveillante du style fait que le film se suit avec un plaisir constant. La version courte est peut-être préférable à la version longue (destinée à la télévision) qui a certes le mérite de développer les personnages mais où la facilité de plusieurs ficelles romanesques a le temps d’apparaître aux yeux du spectateur. Ce d’autant plus que des acteurs aussi limités que les jeunes Lambert Wilson et Stéphane Freiss peinent à incarner les clichés qu’ils sont censés incarner.

Néanmoins, la représentation de la révolution française ne manque ni de justice ni de justesse. Exemple: la scène où, sommé par la femme qu’il aime, Kerfadec provoque le sinistre baron de Tiffauges en duel après avoir affiché son joyeux mépris pour la politique. Ici, de Broca saisit une certaine essence de l’aristocratie. On a connu Georges Delerue plus inspiré et les dialogues de Daniel Boulanger sont savoureux même s’ils versent parfois dans le mot d’auteur. Il y a aussi quelques apogées dramatiques joliment gérées (le couple de cavaliers qui se jette de la falaise!). En définitive, Chouans! est un film aimable dont la mauvaise réputation apparaît injustifiée.

November days (Marcel Ophuls, 1991)

Au moment de la chute du mur de Berlin, Marcel Ophuls rencontre plusieurs personnes en R.D.A: dignitaires politiques, officiers de la STASI, petites gens…

Outre la variété de ses témoins et la qualité de ses entretiens, la grandeur de Marcel Ophuls est d’élargir petit à petit le cadre relativement circonscrit d’une commande de la BBC sur la chute du mur à une passionnante plongée au coeur de l’Histoire entrain de s’écrire. Par un art consommé du montage, il restitue aussi bien la chute de la pierre dans la mare que les remous, plus ou moins lointains, que cette chute provoque. Ainsi des interviews de néo-nazis qui rappellent la résurgence nationaliste provoquée par la fin du régime socialiste et la perspective de la réunification allemande. Ce qui donne à son film l’ampleur et la complexité de la grande histoire qu’il raconte. S’il fallait toutefois résumer le propos de November days, on dirait qu’il s’agit in fine d’une méditation sur le danger des idéologies (voir Barbara Brecht -fille de- qui régna sur le Berliner Ensemble justifier maladroitement la construction du mur est assez édifiant).

En présence d’un clown (Ingmar Bergman, 1997)

Dans les années 20, un ingénieur interné en hôpital psychiatrique et féru de Schubert invente le cinéma parlant.

Arrivé en fin de carrière, Ingmar Bergman ne se préoccupe plus guère d’inscrire ses éternelles obsessions (la mort, le sexe, le théâtre, l’absence de Dieu tout ça) dans une quelconque réalité. En présence d’un clown est peut-être son film le plus décharné, le plus cru. Le problème est qu’une abstraction aussi prononcée anesthésie complètement le film. Heureusement, son ultime ultime film, Saraband, allait être d’un tout autre acabit.

Wagon Train: The Colter Craven story (John Ford, 1960)

Le convoi de pionniers mené par le prêcheur Seth Adams recueille un médecin alcoolique.

Wagon Train est une dramatique télé qui prolonge le chef d’oeuvre absolu qu’était Wagon Master (Le convoi des braves). Cet épisode réalisé par Ford lui-même est typique de son metteur en scène puisqu’on y conte la rédemption d’un médecin alcoolique sur fond de guerre de Sécession. Outre Ward Bond dans le rôle principal de la série, on retrouve dans The Colter Craven story une bonne partie de la petite troupe habituelle de John Ford: Anna Lee, John Carradine, Ken Curtis…et même John Wayne dans un tout petit rôle! Un tel travail télévisuel permet au réalisateur de retrouver la naïveté primitive des westerns du début de sa carrière. Certes la résolution de l’intrigue est simpliste mais on appréciera l’épure de la narration.

Cette épure n’empêche pas des des fulgurances dans la mise en scène qui permettent de constater la plus value d’un John Ford par rapport aux metteurs en scène lambda de la série (qui n’étaient pas des nuls pour autant).  Cette plus-value fordienne, c’est l’abîme qui sépare la banalité de l’évidence. C’est l’oeil du maître qui trouve toujours la bonne composition, le bon cadrage sans que la beauté ne semble apprêtée. La beauté chez Ford apparaît toujours naturelle. Elle vient d’une certaine attention aux chariots, aux chevaux, aux rochers qui éloigne ses westerns de toute forme de convention et les rend donc si singuliers. Une attention non pas documentaire mais émerveillée devant la beauté du monde. Le cinéaste fait durer un plan ici ou là, il s’attarde sur des chevaux galopant vers une rivière. Cela paraît tellement simple, le cinéma, avec Ford: des chevaux au galop, des scènes de bal et des paysages édéniques. De quoi a t-on besoin de plus pour réaliser une splendeur?

Il faut tout de même préciser pour rendre justice à ses petits camarades réalisateurs que plusieurs plans de Wagon Master ont été insérés dans l’épisode de Ford.

Columbo: Meurtre aux deux visages (It’s All In the Game, Vincent McEveety, 1993)

Commençons par une mise au point d’ordre sémantique. Les fictions télévisuelles américaines sur lesquelles il est aujourd’hui de bon ton de s’extasier, tout ce que les blasés professionnels vous vendent comme le « dernier bastion de la créativité à Hollywood », ce ne sont généralement pas des séries. Mad men, Twin peaks, Lost ne sont pas des séries. Ce sont des feuilletons. En effet, chaque épisode n’y est pas indépendant des autres mais constitue une partie de l’agrégat narratif potentiellement infini (ça ne se conclura que lorsque l’audimat ne sera plus au rendez-vous) formé par l’ensemble des épisodes.

Les ficelles pour capter l’attention du spectateur (le fameux temps de cerveau disponible) sont les mêmes que celles de ces programmes produits par les annonceurs publicitaires pour vendre leur lessive aux ménagères de moins de 50 ans que l’on appelait « soap operas ». Desperate housewives n’est jamais qu’une sorte de Feux de l’amour avec ce qu’il faut de références culturelles, de pseudo-subversion, de second degré et surtout de pognon (produire 24 épisodes par an plutôt que 250 permet de mieux soigner l’écriture et la mise en scène) pour séduire le spectateur se prétendant « exigeant ». Un soap opera pour classes supérieures. Aussi éclairé soit-il, n’importe quel amateur vous a déjà dit que s’il s’était enfilé une saison complète en un week-end, c’était que la « série » dont il vous parlait était vraiment géniale. L’addiction -donc l’aliénation- comme critère d’appréciation ultime. Voilà ce qui caractérise le feuilleton.

La série, au contraire, reconduit un concept d’épisode en épisode. Elle fonctionne sur l’art de la variation. Ses auteurs visent d’abord la concision puisque chaque histoire doit être racontée en une heure et demi. En cela, elle est plus proche du cinéma de genre hollywoodien que le feuilleton (qui lui descend directement des productions de série Z qu’étaient les serials). Columbo est une série. Défendre comme je vais le faire Columbo: Meurtre aux deux visages, c’est d’abord parler des qualités générales de la série puis des qualités spécifiques de l’épisode.

Vous connaissez tous Columbo. Un meurtre est commis dans la première partie de l’épisode. L’heure qui suit est un face-à-face entre le lieutenant Columbo et l’assassin. Puisque le spectateur a assisté à la scène de crime, l’enjeu de l’intrigue n’est pas « qui? » mais « comment? ». Comment le lieutenant va t-il confondre l’assassin alors que le crime semblait parfait? Quel est le grain de sable oublié qui va gripper la mécanique si bien huilée? C’est une affaire d’analyse, de déductions logiques et d’attention (attention à l’environnement, attention au discours de l’autre). Bref c’est une affaire d’intelligence. Et l’intelligence à la télé, c’est suffisamment rare pour être signalé. Le plaisir ressenti devant un épisode de Columbo est d’abord une jubilation devant la joute intellectuelle que se livrent le lieutenant et le coupable. Et plus ce dernier est brillant, plus l’affrontement est de haute-volée, plus l’épisode est réussi.

Ensuite, il y a évidemment Columbo lui-même. Un des plus beaux personnages créés par la télévision. L’idée d’avoir fait du fin limier un immigré rital ringard est en soi une bonne idée. Le fait que les méchants soient souvent richissimes donne aux affrontements un parfum de lutte des classes aussi réjouissant que subtil. Une poignée de signes distinctifs (le chien, la vieille 403, l’imper usé, la gueule d’endormi) suffit à caractériser le lieutenant. On aurait vite fait de le réduire à une caricature. Pourtant, l’immense acteur qu’est Peter Falk (son jeu sur les sourcils, les sourires, la voix…mériterait une étude actorale) a fait de son personnage un pur concentré d’humanité digne du petit théâtre de John Ford.
Entre deux joutes oratoires avec l’assassin, les discussions avec son pote barman apportent une chaleur bienvenue. Ce qui est génial dans Columbo, c’est que l’intelligence de l’intrigue va de pair avec la tendresse humaniste. Pour parler en cinéphile, les créateurs de la série ont réussi l’improbable mariage entre Mankiewicz et Ford.

Meurtre aux deux visages tient une place à part dans la série. Aux habituels rapports de domination s’adjoignent des rapports de séduction. La meurtrière prénommée Lauren tente de charmer l’inspecteur pour le détourner de son affaire. Celui-ci feint de marcher. Jusqu’ici, rien que de très normal. Là où ça devient remarquable c’est lorsque ce jeu de séduction n’est plus purement utilitaire, c’est lorsque les personnages vacillent. C’est lorsque la « feinte » de Columbo n’a plus rien d’évident, c’est lorsque Lauren commence à s’attacher au brave lieutenant. C’est lorsque, à la façon des plus belles comédies américaines de l’âge d’or, le trouble des sentiments vient perturber et enrichir la mécanique habituelle.
L’épisode se voit alors doté d’une belle ambigüité. Le doute quant aux sentiments de Columbo est permis au spectateur alors que le scénariste a évidemment respecté les contraintes habituelles de la série (qui exigent que le lieutenant soit fidèle à sa femme invisible et que l’assassin soit arrêté à la fin de l’épisode). C’est très fort.

Peter Falk, qui avait lui-même écrit cet épisode, attendait depuis des années de trouver la meilleure actrice possible pour lancer le tournage. Et de fait, il embaucha rien moins que Faye Dunaway. En 1993, elle a 52 ans, elle a le visage affreusement « botoxé », L’affaire Thomas Crown et Bonnie & Clyde semblent appartenir à un autre temps. Et pourtant, son personnage est hyper-séduisant! Si ça, ce n’est pas une preuve éclatante du talent de la comédienne! Tour à tour manipulatrice, joueuse, séduite, blessée, elle incarne ici un des plus beaux rôles de sa carrière.

L’alchimie entre Columbo et Lauren est également rendue palpable par une foultitude de détails. Je pense au moment où le lieutenant reboutonne son manteau avant d’aller parler pour la première fois à Lauren. Je pense à tous ces objets autour desquels s’articule la narration. Tasse de café, cravate, bouquet de roses. Leur circulation entre les acteurs rend prégnante l’évolution des sentiments. Ces trucs de mise en scène sont plus parlants que bien des dialogues. Les deux personnages forment un des couples les plus attachants que l’on ait vu sur un écran dans les années 90.

Bref, Columbo: Meurtre aux deux visages est une merveille. La modestie de sa facture ne cache pas une noblesse de coeur qui est le meilleur antidote au cynisme vide de bien des feuilletons contemporains.

La storia (Luigi Comencini, 1986)

Les turpitudes endurées par une mère italienne durant la seconde guerre mondiale.

Ce feuilleton mélodramatique que j’ai vu au cinéma a probablement beaucoup souffert du charcutage préalable à son exploitation en salles. Les personnages n’ont pas beaucoup d’épaisseur, ce qui les motive manque trop souvent de clarté. Ainsi il est étrange de voir une mère apparemment très aimante laisser son gamin de six ans se balader tout seul dans l’Italie de l’immédiat après guerre sans que son comportement ne soit interrogé par le récit ou la mise en scène, comme si cette négligence maternelle allait de soi. Ce genre de béance narrative affaiblit considérablement le drame.

Claudia Cardinale, dans un grand rôle tragique, s’est bêtement enlaidie et a tendance à surjouer la douleur. Cette impression de fausseté vient peut-être encore une fois de la cassure d’une continuité dramatique qui peut-être justifiait le caractère excessif de la prestation de la star. Reste quelques jolis moments, fragments de ce qui fut peut-être une grande oeuvre. Cela fait beaucoup de « peut-être ». En l’état, le film est assez lamentable et ravive le beau souvenir de La ragazza, précédente collaboration entre le cinéaste et l’actrice ayant aussi pour cadre l’immédiat après-guerre. C’était vingt ans auparavant et Claudia Cardinale était alors la plus belle femme du monde.

Les belles années (Cuore, Luigi Comencini, 1985)

1915: au moment de partir au front, des anciens camarades de classe se retrouvent.

Comme plusieurs films de Luigi Comencini, Cuore est un mini-feuilleton qui a été raccourci pour une exploitation en salles. C’est de la version télévisée que je vais parler ici. L’œuvre se présente comme une succession de flashbacks déclenchés par les retrouvailles d’un soldat italien avec d’autres appelés qu’il a connus sur les bancs de l’école. Ce sont des saynètes très justes, Comencini sachant mieux qu’aucun autre cinéaste faire ressentir la nostalgie de l’enfance sans sombrer dans la niaiserie. Au final, la guerre fait ressentir cruellement la perte du paradis perdu de l’enfance. C’est cette confrontation qui fait le sel de Cuore. Les films muets montrés à chaque épisode prennent trop de place et leur volonté édifiante est un peu trop signifiée. C’est le seul reproche que je peux faire à ce petit bijou de sensibilité qu’est Cuore.

L’ombre du doute (The defender, Robert Mulligan, 1957)

Deux avocats, un père et un fils, sont chargés de la défense d’un jeune homme accusé de meurtre.

Il s’agit du téléfilm dont le succès a engendré la série The defenders. C’est un banal récit de procès singularisé par la relation entre les deux avocats, un père et son fils, qui permet à Robert Mulligan d’exprimer sa sensibilité. A noter aussi l’absence de triomphalisme à la fin. Le spectateur ne sera même pas certain de l’innocence (ou non) de l’accusé. Steve McQueen à ses débuts est plutôt mauvais, son jeu plein de tics est une caricature de l’Actor’s studio.