L’idéaliste (The rainmaker, Francis Ford Coppola, 1997)

Un avocat fraîchement émoulu défend un jeune leucémique contre son assurance-santé.

Élégance cinémascopée du découpage, luxueuse distribution de seconds rôles qui s’étend de Roy Scheider à Teresa Wright, musique somptueuse de Elmer Bernstein (qui par endroits frise le pompiérisme), parfaite adéquation de Matt Damon au rôle-titre, humour bien dosé, montage alterné et voix-off qui dynamisent la narration… Avec toute la maîtrise dont il est capable, Francis Ford Coppola revitalise le genre bien américain du procès de David contre Goliath sans, contrairement au simpliste Tucker, sacrifier la dialectique: pour que la démocratie fonctionne, l’exercice du droit nécessite beaux sentiments mais aussi maîtrise pragmatique. Une réserve: l’arc narratif de la jeune fille battue par son mari est inabouti et conventionnel; le récit aurait gagné en concision s’il avait été escamoté.

La vipère (The little foxes, William Wyler, 1941)

Dans le Sud des Etats-Unis, une femme fait pression sur son mari malade pour obtenir l’argent nécessaire à une affaire industrielle menée avec ses deux frères.

Au début, l’arrière-plan historique, les digressions avec les serviteurs Noirs et l’impressionnant travail sur la profondeur de champ rappellent carrément La règle du jeu et laissent penser que William Wyler a transformé la pièce de Liliane Hellman en oeuvre cinématographique digne de ce nom. Malheureusement, cette impression s’avère vite trompeuse car rarement le temps et l’espace auront été aussi mal restitués dans un film; des séquences censées se dérouler à des milliers de kilomètres de distance se succèdent comme si les personnages n’avaient fait que changer de pièce. La mise en scène n’est finalement qu’un écrin décoratif enrobant les dialogues d’une demi-douzaine de personnages univoques qui délayent très longuement un drame cousu de fil blanc. Poussiéreux.

Count the hours (Don Siegel, 1953)

Un avocat se démène pour innocenter un employé de maison accusé du meurtre de ses patrons.

La rapidité de cette petite série B de la RKO (Benedict Bogeaus à la production) fait oublier les quelques invraisemblables facilités du scénario. Ce scénario contenait la matière d’une satire de la bêtise provinciale ainsi que d’une critique contre le système accusatoire américain mais Don Siegel est dans l’esprit plus proche d’un Phil Karlson que d’un Fritz Lang et il se contente d’emballer ça durement et prestement, quoique son film ne soit pas strictement dénué de petites lourdeurs (le jeu de l’accusé est quelque peu appuyé). Bon film en définitive.

La vallée de la peur (Pursued, Raoul Walsh, 1948)

Le destin tragique d’un homme hanté par son passé.
Lecteur, je vous vois venir: avec une phrase aussi vague et passe-partout, vous vous dites que je ne me foule pas trop. Sachez justement qu’il est difficile de résumer Pursued de façon plus précise sans rentrer dans les détails d’une histoire parmi les plus abracadabrantesques jamais filmées. Une histoire qui met en scène des passions d’une force extraordinaire. Comme dans Duel au soleil (qui était adapté d’un roman écrit par Niven Busch, le scénariste de Pursued) , comme dans les grandes tragédies classiques, il n’y a pas ici d’espace entre l’amour inconditionnel et la haine farouche. Pour se réaliser, le couple central devra affronter le méchant mais aussi et surtout surmonter un passé déchirant qui fait d’eux des ennemis mortels. Apprendre à pardonner, faire face à ses tourments les plus secrets. Cela est raconté sous la forme d’une profusion romanesque qui jamais ne perd le spectateur. Les esprits chagrins n’auront même pas le temps de tiquer sur la lourdeur des symboles psychanalytiques, emportés qu’ils seront par le rythme galopant de la narration.
Rythme dont la vélocité n’a d’égal que la force lyrique de la réalisation. La musique orageuse de Steiner, les images sombres de James Wong Howe donnant des allures de film noir au western, l’utilisation oppressive du majestueux décor de Monument Valley et les éléments perpétuellement déchaînés de la mise en scène (ha, cette façon unique qu’a Walsh de filmer les chevaux lancés au triple-galop) font de Pursued une œuvre terrassante d’intensité dramatique. Plusieurs séquences se hissent à la hauteur de la célèbre fin de Colorado territory en terme de puissance romantique. Alliage monstrueux de trépidation romanesque et de grandeur tragique, Pursued est un film majeur de Raoul Walsh, un film dans lequel l’expression des sentiments de haine et d’amour touche à un paroxysme rarement atteint au cinéma.

Track of the cat (William Wellman, 1954)


Dans un ranch reculé, la traque d’une bête sauvage révèle les sentiments et les personnalités.
Western camouflé en drame familial ou drame familial camouflé en western, difficile à dire tant les deux genres communiquent dans ce film, la frontière sauvage étant le catalyseur du récit familial.
Aussi étrange que ça puisse paraître, ce film hollywoodien m’a rappelé le cinéma de Dreyer. L’histoire, la tragédie d’un foyer où l’austérité traditionaliste protestante règne en maître, avance par scènes voire par monologues. Cette écriture ouvertement théâtrale est d’ailleurs la limite de Track of the cat, le film aurait gagné à avoir des dialogues moins abondants et plus simples (je pense aux tirades quasi-métaphysiques du personnage de Robert Mitchum réfugié tout seul dans une grotte). Heureusement, les acteurs sont tous excellents, premiers comme seconds rôles, avec une mention spéciale à Beulah Bondi (la grand-mère dans Place aux jeunes!) en mère de famille d’une dureté inouïe. Wellman, comme Dreyer, parsème son film de fulgurances visuelles qui frappent par leur épure. Ainsi de la séquence d’enterrement devant laquelle il est difficile de ne pas penser au maître danois qui allait réaliser Ordet l’année suivante.
Finissons en ajoutant aux réserves une musique surdramatisante, et l’on comprendra que Track of the cat est un film qui souffre d’une dramaturgie trop lourde mais qui reste intéressant par bien des aspects. Ce n’est pas de tous les westerns que l’on se dit « tiens, il aurait pu être réalisé par Dreyer » !