Une tragédie américaine (Josef von Sternberg, 1931)

Séduisant une riche jeune fille, un jeune contremaître se trouve encombré par sa précédente conquête, une ouvrière qu’il a mise enceinte.

Cette première adaptation du roman de Theodore Dreisler est un film nettement plus réussi que Une place au soleil. Beaucoup plus fin, beaucoup plus crédible, beaucoup plus beau, aussi. Philip Holmes n’a pas les manières larmoyantes de Monty Clift et n’appelle aucune compassion hors de propos pour son personnage infiniment médiocre. Sylvia Sydney est bien plus jolie que Shelley Winters donc bien plus désirable. Lee Garmes a superbement photographié les parcs qui servent de cadre à la fatale idylle. Le découpage de Sternberg est fluide, concis et subtil, à l’exemple de ces travellings qui mettent au premier plan le travail des ouvrières tandis qu’à l’arrière-plan, le contremaître surveille, explique et…désire. La cruciale séquence de noyade garde son ambiguïté nécessaire au bon fonctionnement de la dramaturgie. La fin, en restant focalisée sur les rapports d’un fils avec sa mère et en se passant de généralisation moralisatrice, est acceptable. Plusieurs trouvailles amusantes, telle la sèche exclusion du juré ayant crié à « A mort! », vivifient l’obligatoire procès et montrent, sans insistance, le caractère théâtral de l’exercice judiciaire. Bref, Une tragédie américaine est un bon film même si l’interrogation demeure quant à l’intérêt de raconter l’histoire d’un type aussi vide de coeur, d’esprit et de volonté. C’est que la transformation de l’étude sociale en film de procès rétrécit le drame autour de la question « va t-il s’en sortir ou non? » et élude les enjeux politiques du récit.

Une place au soleil (George Stevens, 1951)

Le neveu d’un magnat du textile est partagé entre deux amours: une jeune employée de son oncle et une riche héritière.

Premier souci: comment croire à l’hésitation d’un jeune homme entre une fille pauvre, moche et geignarde et une fille belle, riche et hédoniste? Comment hésiter une seule seconde entre Shelley Winters et Elizabeth Taylor? Vu la nullité du dilemme, on peut se dire que le cinéaste va tout mettre en œuvre pour nous y faire croire. Après tout, n’est-ce pas le propre du cinéma que de nous faire croire à l’incroyable? Ce qui nous amène au second souci: il n’y a pas beaucoup de cinéma dans Une place au soleil. Il y a plutôt des signes extérieurs de cinéma. Violons dégoulinants signés Franz Waxman, jeu suraffecté de Monty Clift et péripéties mélodramatiques sont censés nous émouvoir mais l’essentiel n’y est pas.

Pas un instant George Stevens ne se pose de questions sur la vraisemblance de ce qu’il met en scène. Le premier souci ne le soucie guère. Ainsi il est d’autant plus difficile de croire à l’amour entre le héros et le personnage de Shelley Winters que le patron a interdit à son neveu de fricoter avec les employées (condition nécessaire à l’éclosion du drame). On voit le fil blanc qui a servi à coudre le scénario… Malheureusement le réalisateur se contente de dérouler son intrigue débile sans prêter d’attention aux personnages. Il n’y a qu’une banale scène de séduction au cinéma et ensuite le spectateur est censé croire à l’amour entre les deux personnages. C’est bien trop rapide. Le réalisateur ne s’attarde jamais sur un geste, sur un visage, sur une parole pouvant rendre tangible le désir amoureux. Son découpage est celui d’un robot faiseur de films, il est dénué de tout lyrisme. Ni lyrique ni réaliste, le traitement est purement académique. Et une oeuvre sentimentale ne saurait s’accommoder d’un traitement académique. D’où l’échec d’un film qui ne fonctionne jamais, qui paraît faux de bout en bout.

Enfin, le dénouement qui voit le héros accepter sa condamnation parce que mère et prêtre l’ont convaincu que l’acte et la pensée de l’acte ont la même gravité véhicule une morale sinistrement puritaine et achève d’enterrer Une place au soleil sous sa propre connerie.