Le fil blanc de la cascade (Kenji Mizoguchi, 1933)

Une artiste de cirque paye les études d’un jeune conducteur de diligence dont elle s’est entichée…

Vingt ans avant la série de chefs d’oeuvre absolus qui le fit découvrir en Occident (mais dix ans après le début de sa carrière), il est étonnant de retrouver dans ce film muet l’ensemble des thèmes chers à Kenji Mizoguchi traités avec la grandeur stylistique qui lui est propre.

De multiples plans d’arbres et de ruisseaux matérialisent un écrin cosmique qui auréole le mélodrame circassien d’une tonalité légendaire; la différence avec L’intendant Sansho et Les amants crucifiés, où le drame était intégré à une nature sublime, étant que ces plans sont souvent juxtaposés avec ceux qui font avancer le récit. Toutefois, on retrouve déjà cette façon unique qu’a Mizoguchi de filmer la course des femmes éperdues. Les travellings longs, rapides et heurtés font alors office de diapason à l’émotion.

D’une façon générale, un sens extrêmement vif de l’action (voir le dynamisme de la séquence du vol) équilibre sans cesse la tendance picturale du cinéaste nippon. Dans cette même logique de compensation, la noblesse des personnages et l’attention de la caméra au geste sublime contrebalancent la noirceur de la tragédie. Pour s’en rendre compte, il n’y a qu’à voir cette jeune femme mue par la gratitude qui remet en place la mèche de l’héroïne baignée de larmes. L’image frappe d’autant plus que rares sont les gros plans de visage chez Mizoguchi. Et évidemment, son actrice, Takako Irie, est magnifique.

C’est ainsi que Le fil blanc de la cascade est un film tout à fait digne du sérieux prétendant au titre de plus grand cinéaste de tous les temps que fut Kenji Mizoguchi.

Femme d’une nuit (Yasujiro Ozu, 1930)

Le père d’un enfant malade commet des vols à main armée…

Cela commence comme un polar nerveux avant de bifurquer, par retournement dialectique, vers le mélo. L’influence du cinéma américain, évidente aussi bien dans le découpage alerte que dans l’intrigue chaplinesque, est revendiquée par les auteurs puisque l’un des aspects les plus originaux de cet exercice de style sentimentalo-policier emballé avec brio et justesse par le jeune Ozu (qui utilise ici beaucoup de travellings, latéraux surtout, mais qui a déjà le sens du détail symbolique tel qu’en témoigne tout le jeu autour des menottes) est l’abondance des affiches d’Hollywood et de Broadway dans l’appartement du héros, décoration qui suggère, de même que son chapeau mou piqué aux films de gangsters, qu’il a commis son larcin autant par amour que par immaturité. Subtil. Tout au plus regrettera t-on une fin languissante.