Né pour vaincre (Ivan Passer, 1971)

Un héroïnomane au plus bas de sa déchéance rencontre une fille paumée qui tombe amoureuse de lui.

Sorti la même année que le célèbre Panique à Needle Park, ce premier film américain d’Ivan Passer déjoue les attentes habituellement liées à ce type de sujet. Point de naturalisme glauque ici mais une discrète abstraction de l’environnement composé essentiellement de personnages dont la caractérisation est réduite à une fonction dramatique. Les évènements déchoyant le héros s’enchaînent avec la précision dérisoire et implacable d’une horlogerie. Le ton a lui aussi quelque d’unique: amoral, détaché, dédramatisé (il n’y a qu’une scène de manque et elle n’est pas surchargée d’effets) mais secrètement chargé de compassion.

Enfin, ce qui contribue à faire de Born to win un film à part, c’est que le précieux esprit de Frank Borzage s’y manifeste dix ans après la mort du maître. La simplicité nimbée d’humour avec laquelle est présentée cette rencontre entre deux marginaux, la femme plus forte et pourtant plus inquiète que son homme et sa foi quasi-absurde dans son amoureux qui ne cesse de replonger rattachent directement Born to win à Man’s castle. Karen Black est ici une actrice digne de Loretta Young. Son visage chargé de larmes s’éloignant dans la voiture de police n’est pas montré plus de trois secondes mais il n’est pas près de s’effacer de nos mémoires.

Christmas (Abel Ferrara, 2001)

Noël 1993 à Manhattan: un couple de jeune bourgeois d’origine dominicaine prépare les festivités, écume les supermarchés pour trouver la poupée que veut leur fille unique…tout en faisant des allers-retours à Harlem pour continuer le trafic de cocaïne qui les fait vivre. Avec une rigueur dramatique exemplaire (la règle classique des trois unités est globalement respectée), Ferrara dresse le portrait d’une ville décadente, dans laquelle la pourriture morale symbolisée par la drogue a inflitré toutes les couches de la sociétés. Y compris la police. La séquence finale qui voit un trafiquant remercié par la communauté pour ses dons aux centres aérés est éloquente quant à l’hypocrisie sociale. Christmas est donc d’abord un saisissant tableau du New-York pré-Giuliani filmé avec cette aura nocturne emblématique du cinéaste.

Pourtant ce film ne se limite pas à une représentation doloriste de la perdition comme peut l’être le lourd et complaisant Bad lieutenant. Il y a quelque chose de rohmérien dans Christmas qui est d’abord l’histoire d’un couple qui se remet en question après un incident lié aux risques de leur métier; incident qui prend la forme d’une péripétie hautement morale mise en valeur par l’épure de l’intrigue. Sans jamais digresser de sa chronique, Ferrara se joue des frontières entre les genres. La séquence du sapin de Noël est merveilleuse, comme si le Capra de La vie est belle, celui d’autant plus lucide qu’il ose croire aux miracles, s’immiscait dans cette histoire sordide.  Conte moral aux accents documentaires, Christmas est un très beau film.