Les guerriers de l’enfer (Who’ll stop the rain, Karel Reisz, 1978)

De retour du Viet-Nam, un aventurier accepte d’acheminer de l’héroïne aux Etats-Unis pour le compte d’un ami correspondant de guerre…

Adapté du roman Dog Soldiers de Robert Stone puis intitulé d’après la chanson éponyme de Creedence Clearwater Revival, Who’ll stop the rain est un polar désespéré dans lequel la drogue cristallise la décrépitude morale d’une nation. Une seule chose empêche le propos de verser dans le nihilisme le plus complet: le sens de l’amitié qui, envers et contre tout, motivera le magnifique personnage interprété par Nick Nolte. Figurez vous un film de Peckinpah sans la vulgarité du style de Peckinpah. La mise en scène de Karel Reisz est plus retenue, plus sèche, plus élégante, plus simple. Classique en un mot. En filigrane de la fuite qu’il raconte, Who’ll stop the rain retrace avec acuité le fourvoiement des Américains idéalistes confrontés à la guerre du Viet-Nam. Avec une belle poésie mélancolique, il fait sentir comment le rêve hippie a tourné au cauchemar sous héroïne.

Une seconde jeunesse (High time, Blake Edwards, 1960)

Un Américain quinquagénaire décide d’aller à l’université pour obtenir un diplôme.

L’argument promettait une comédie sympathique mais le traitement est trop pusillanime pour susciter le moindre enthousiasme. Faute d’une caractérisation des personnages digne de ce nom, le sujet de la nostalgie de la jeunesse n’est pas traité et, d’un puritanisme typiquement américain, le scénario élude ce qui aurait pu être piquant dans la situation de ce quinqua plongé au milieu des étudiants et surtout des étudiantes. Les gags sont nombreux mais faibles. Les fondus entre les séquences sont originaux et c’est à noter. High time n’est rien de plus qu’un inconséquent véhicule pour Bing Crosby alors vieillissant mais toujours aimable.

La brune brûlante (Rally ‘Round the Flag, Boys!, Leo McCarey, 1958)

Dans une banlieue américaine, un père de famille tenté par une voisine affriolante est chargé par sa communauté d’intervenir auprès du Pentagone pour empêcher l’installation d’une base militaire dans la ville.

La brune brûlante est d’abord une satire bien sentie de l’American way of life, modèle qui triomphait alors (le critiquer était donc bien plus audacieux que dans les années 60 où la contestation était très à la mode). Jamais le matriarcat américain n’a été aussi bien moqué. En quelques minutes, les frustrations du père de famille en banlieue et l’étroitesse d’esprit de la mère au foyer sont exprimées à l’aide de situations drôles et réalistes. La douzaine de scénaristes qui travaille à plein temps sur Mad men peut aller se rhabiller. Pour son avant-dernier film, Leo McCarey n’a de toute évidence rien perdu de sa maîtrise narrative.

La brune brûlante permet à l’auteur de Cette sacrée vérité de revenir à la comédie de remariage mais le trait est ici nettement plus outré que dans ses classiques des années 30. Les personnages sont très caricaturaux bien que croqués sans la moindre méchanceté. Cette qualité est emblématique du génie, cinématographique mais aussi humain, de McCarey. L’influence du cartoon est presque aussi présente que dans les comédies de Frank Tashlin. En témoignent les décors abstraits et colorés, la drôlissime séquence du lustre, les ahurissantes danses indiennes de Joan Collins et le final complètement délirant. C’est comme si le vieux maître voulait en remontrer aux nouveaux réalisateurs de comédie (Tashlin, Lewis, Quine, Edwards…), montrer que lui aussi, le génie du burlesque, l’inventeur de Laurel & Hardy, le réalisateur du chef d’oeuvre des Marx brothers (Soupe de canard) savait encore se lâcher.

En résulte une comédie grossière et dont les coutures de scénario sont parfois apparentes. Plus le film avance plus il devient schématique et se moque de toute espèce de crédibilité, la logique comique éliminant la logique réaliste. Mais La brune brûlante est également un film coloré, drôle et d’une belle richesse car il prend le temps de développer ses multiples personnages secondaires. Comme tous les grands films de Leo McCarey, c’est une œuvre éminemment dialectique puisque l’auteur ne prend parti ni pour l’Armée ni pour la communauté de citadins, ni pour le mari ni pour l’épouse mais se contente de mettre en scène leurs confrontations en montrant chacun avec une égale ironie et une égale tendresse, le tout tendant vers une harmonie générale.

Le pays de la violence (I walk the line, John Frankenheimer, 1970)

Dans une petite ville du Tennessee, un shérif marié s’amourache de la fille d’un trafiquant d’alcool…
L’ambiance du sud américain est remarquablement captée. Le rythme du film épouse la langueur associée à cette région, la caméra est particulièrement attentive aux tronches typiques de hillbillies. La sensualité innée de la jeune Tuesday Weld qui réveille le désir du shérif contribue à une atmosphère de concupiscence larvée qui rappelle l’univers d’Erskine Caldwell tandis que la sécheresse du style de Frankenheimer renforce le caractère inéluctable de la descente aux enfers du héros. Tout le film est une mise en pièce progressive de ses illusions. Celui qui tente de sortir de son cadre de vie mortifère, celui qui « walks the line », en paye le prix fort. L’interprétation de Gregory Peck vieillissant insuffle une émotion qui empêche l’oeuvre de sombrer dans le pessimisme facile et cynique.
Scandé par la magnifique country de Johnny Cash qui donne un sens métaphysique aux images automnales du cinéaste, I walk the line est une tragédie âpre qui compte parmi les plus beaux films de John Frankenheimer.