Au bout de la nuit (Something wild, Jack Garfein, 1961)

A New-York, une étudiante traumatisée par un viol quitte le domicile familial et trouve un emploi de vendeuse…

Ce film indépendant new-yorkais réalisé par un disciple de Elia Kazan s’avère une bonne surprise. Plus qu’à l’oeuvre de l’auteur de Un tramway nommé désir, il semble apparenté aux films du Kammerspiel. En effet, comme Murnau dans Le dernier des hommes ou Lupu Pick dans La nuit de la Saint-Sylvestre, le metteur en scène parvient à évoquer la décadence de toute une civilisation urbaine à travers un nombre réduit de personnages et des décors restreints. Si ces décors sont réalistes, le noir et blanc buriné de Shüfftan ajoute une touche de poésie. De plus, le film s’avère très souvent muet puisqu’il se focalise sur une jeune fille traumatisée et perçue comme sauvage par ses semblables. Pour autant, Something wild ne souffre ni du schématisme ni de la creuse abstraction des films du Kammerspiel ayant le plus mal vieilli. En effet, la parole n’y semble jamais manquante et l’attention aux détails concrets accentuée par la netteté de la photographie panchromatique insuffle un effet de réel qui faisait défaut à, disons, La nuit de la Saint-Sylvestre. La complexe relation entre le garagiste et la jeune fille raconte finalement un retour à l’espoir, un retour à la vie. En fait, le principal défaut de Something wild est son rythme, excessivement lent dans sa deuxième partie, chez le garagiste.

Le café des Jules (Paul Vecchiali, 1988)

Un samedi soir dans un bistrot de province, les plaisanteries des habitués dégénèrent gravement lorsqu’un étranger de passage s’avère être vendeur de sous-vêtements féminins.

Ce petit film d’une heure est une des plus terribles dissections de la méchanceté jamais vues sur un écran. Le génie de Jacques Nolot (qui a écrit le film) et Paul Vecchiali est d’avoir organisé une progression implacable vers le drame à partir de faits a priori banals. Ainsi, l’universalité de l’étude comportementale se nourrit du réalisme de l’environnement et de la psychologie des personnages. Au fur et à mesures des verres ingurgités, les jeux et les codes des piliers de bars révèlent la cruauté et la perversité qui les sous-tendent. On n’avait vu critique du machisme plus percutante depuis Thé et sympathie.

Et là où Le café des Jules s’avère aussi grand que le film de Minnelli, c’est que l’acuité de cette critique ne va pas sans un strict minimum d’empathie envers les personnages qui incarnent ces valeurs attaquées. Au détour d’un plan ou d’une réplique se révèlent les fêlures intimes d’un homme. C’est par exemple le « ha le con, il aurait pu me dire bonjour alors » lâché par le meneur du groupe au moment où il apprend, par hasard, que son fils est en ville. La méchanceté ne va pas sans aigreur ni ressentiment…La finesse de l’écriture et la richesse des relations entre les personnages sont telles que rien n’apparaît arbitraire ou vulgairement démonstratif.

Cette dialectique chère à Vecchiali, cette nécessaire dialectique qui empêche une lecture univoque du film et qui est fidèle à la complexité de la vie, on la retrouve également dans le découpage du cinéaste. Ainsi, la fameuse scène du viol est un modèle de responsabilité morale et d’intelligence cinématographique. Tout le contraire de la complaisance d’ado attardé d’un Gaspard Noé. Le plan où l’agresseur se surprend dans le miroir et se dégoûte est magnifique mais aurait viré à l’abject s’il n’avait été immédiatement suivi de celui, plus long, sur le visage de la victime meurtrie. Ici, avec ses choix judicieux entre ce qu’il faut montrer et ce qu’il ne faut pas montrer, Vecchiali rappelle que la grandeur d’un cinéaste est d’abord celle d’un homme.

Il est bien servi par des acteurs gorgés de vérité humaine: Nolot lui-même, pas plus ignoble que banal, ou encore Brigitte Rouan, victime superbe et pathétique de la connerie provinciale.

Précisons enfin que Vecchiali insuffle à cette étude de comportement aussi implacable que les meilleurs films de Fritz Lang des accents lyriques inattendus. J’en veux pour preuve le sublime plan-séquence final, constat tranquillement désespéré dont le pessimisme est cependant tempéré par le geste mystérieux d’un personnage secondaire. Le tout au son des cordes magnifiques, deleruesques, de Roland Vincent. Ces envolées un brin décalées ne sont pas pour rien dans la fascination durable imprimée par Le café des Jules, peut-être le chef d’oeuvre de son auteur et assurément un des films les plus importants de ces trente dernières années.

Johnny Belinda (Jean Negulesco, 1948)

Un médecin nouvellement arrivé dans une petite ville côtière se marie avec une jeune sourde-muette victime d’un viol…
Le sujet donne le ton. C’est mélo/mélo/mélo. Malheureusement, il est difficile de croire à des personnages dont la psychologie se résume à un caractère (la candeur, la bonté, la méchanceté). Sans atténuer leur portée, Borzage introduisait de l’humour dans ses mélodrames, ce qui compensait leur solennité et faisait exister les personnages au delà de leur archétype. Ici, les ficelles énormes d’un scénario extrêmement manichéen guident les protagonistes d’un bout à l’autre du film. A côté de ça, le film est techniquement irréprochable même si dénué du moindre génie plastique. Les images sont jolies, le rythme est d’une belle fluidité et la narration feuilletonesque empêche l’ennui malgré la profonde idiotie de l’histoire racontée.

Outrage (Ida Lupino, 1950)

Brûlant, sensible, direct, Outrage est un film qui ne s’embarrasse guère des convenances esthétiques. A l’époque, il n’y a guère que chez Fuller que l’on retrouve un tel filmage « droit au but » et une telle fièvre. Ida Lupino ne craint pas les outrances du mélodrame pour traiter son audacieux sujet, la destruction psychologique d’une jeune victime de viol. Outrage montre implacablement -en 75 minutes- que la plus terrible des conséquences du viol est l’impossibilité absolue d’accorder sa confiance à autrui, ce qui entraine une quasi-mort aussi bien psychologique que sociale. Fondamentalement, c’est donc la foi qui a été perdue, foi essentielle à la vie et il était alors naturel que la renaissance de la jeune fille passe par sa rencontre avec un prêtre. Bien que les effets de la mise en scène soient volontairement appuyés, le scénario est d’une belle simplicité. La crédibilité des archétypes n’est pas mise en doute une seule seconde par le spectateur grâce a la prodigieuse justesse des comédiens (inconnus pour la plupart, citons au moins celle qui interprète l’héroïne: la jeune Mala Powers dont l’incandescence rappelle Ida Lupino actrice).
Qu’importe la grossièreté des ficelles du scénario, qu’importe la faiblesse apparente des moyens à disposition, cette série B autoproduite montre que de telles contingences peuvent être balayées par la foi profonde d’une réalisatrice énergique en son art.