Un homme traqué (A man alone, Ray Milland, 1955)

Dans une petite ville de l’Ouest, un étranger est pourchassé par des notables l’accusant de leur crime.

Le récit comporte des facilités et des cheveux sur la soupe mais l’exploitation visuelle, dramatique et poétique du vent, de la poussière, de la soif et de la faim insuffle un ton singulier à ce petit western. Les quinze premières minutes presque complètement muettes sont à la fois audacieuses et pertinentes (avec qui parlerait un homme seul dans le désert?).

Salute (John Ford, 1929)

Quoique peu attiré par la Marine, le petit fils d’un grand amiral rejoint l’école navale d’Annapolis…

Historiquement parlant, Salute est un film important dans la carrière de John Ford. C’est le film qui lui a fait découvrir -et aimer à vie- la Marine. C’est le premier film qu’il a tourné avec Stepin Fetchit et Ward Bond, ce dernier faisant ici sa première apparition au cinéma. C’est aussi le premier rôle important (même si secondaire) de John Wayne.

Esthétiquement parlant, en revanche, Salute est un film mineur de son auteur. Si les parades sont joliment filmées et les matches de football américain découpés avec un dynamisme rare en ces débuts de parlant, le récit est platement conventionnel et la morale qui s’en dégage d’un simplisme rare chez ce grand artiste dialectique qu’était John Ford. Les scènes de bal et de bizutage sont émaillées de quelques trouvailles amusantes mais ces scènes existent comme en dehors de l’intrigue, elles ne lui donnent pas corps.

The Brat (John Ford, 1931)

Un écrivain invite une jeune actrice au chômage dans sa riche famille afin d' »étudier son comportement »…

Comédie théâtrale un brin convenue mais vivifiée par les amusantes gesticulations de Sally O’Neil. Le début dans le tribunal, avec un juge débonnaire, des cadrages sophistiqués hérités du muet et Ward Bond en guise de figurant, est ce que The Brat contient de plus fordien.

The Growler story (John Ford, 1957)

Pendant la guerre du Pacifique, le sacrifice du commandant Gilmore pour sauver son sous-marin, le Growler.

Court-métrage de fiction reconstituant un fait historique, The growler story fut réalisé par John Ford, photographié par les services photographiques de la Marine américaine et exploité à l’intention exclusive des personnels de celle-ci. Il est assez étonnant -mais pas tant que ça lorsqu’on sait l’importance qu’avait la Marine dans la vie du contre-amiral Ford- de voir combien cette commande de l’armée s’avère une oeuvre personnelle du cinéaste. Outre les retrouvailles avec les sempiternels Ward Bond et Ken Curtis, le ton, entre sentimentalité bonhomme et élégie, est typiquement fordien. Le dépôt de la couronne de fleurs sur le sous-marin qui commence à plonger est une belle scène.

Wagon Train: The Colter Craven story (John Ford, 1960)

Le convoi de pionniers mené par le prêcheur Seth Adams recueille un médecin alcoolique.

Wagon Train est une dramatique télé qui prolonge le chef d’oeuvre absolu qu’était Wagon Master (Le convoi des braves). Cet épisode réalisé par Ford lui-même est typique de son metteur en scène puisqu’on y conte la rédemption d’un médecin alcoolique sur fond de guerre de Sécession. Outre Ward Bond dans le rôle principal de la série, on retrouve dans The Colter Craven story une bonne partie de la petite troupe habituelle de John Ford: Anna Lee, John Carradine, Ken Curtis…et même John Wayne dans un tout petit rôle! Un tel travail télévisuel permet au réalisateur de retrouver la naïveté primitive des westerns du début de sa carrière. Certes la résolution de l’intrigue est simpliste mais on appréciera l’épure de la narration.

Cette épure n’empêche pas des des fulgurances dans la mise en scène qui permettent de constater la plus value d’un John Ford par rapport aux metteurs en scène lambda de la série (qui n’étaient pas des nuls pour autant).  Cette plus-value fordienne, c’est l’abîme qui sépare la banalité de l’évidence. C’est l’oeil du maître qui trouve toujours la bonne composition, le bon cadrage sans que la beauté ne semble apprêtée. La beauté chez Ford apparaît toujours naturelle. Elle vient d’une certaine attention aux chariots, aux chevaux, aux rochers qui éloigne ses westerns de toute forme de convention et les rend donc si singuliers. Une attention non pas documentaire mais émerveillée devant la beauté du monde. Le cinéaste fait durer un plan ici ou là, il s’attarde sur des chevaux galopant vers une rivière. Cela paraît tellement simple, le cinéma, avec Ford: des chevaux au galop, des scènes de bal et des paysages édéniques. De quoi a t-on besoin de plus pour réaliser une splendeur?

Il faut tout de même préciser pour rendre justice à ses petits camarades réalisateurs que plusieurs plans de Wagon Master ont été insérés dans l’épisode de Ford.

Les hommes de la mer (The long voyage home, John Ford, 1940)

John Ford ! Après quoi ? cinquante ? soixante films vus de lui ? Eh bien, il continue de me surprendre, de m’émouvoir, de me bouleverser comme aucun autre cinéaste n’y parvient.
J’ai donc regardé Les hommes de la mer, cette adaptation d’Eugene O’Neil que je n’avais jamais vue. C’est un de ses films les plus pessimistes, aux accents carrément sinistre. Ford montre la profession de marin dans toute sa dureté. Rappelons que 1940, c’est aussi l’année des Raisins de la colère. Avec Dudley Nichols au scénario, il n’hésite pas à montrer ici des armateurs qui saoulent leurs employés pour les faire rempiler. Les faire rempiler pour une vie d’errance, pour reculer encore et toujours la date d’un retour rêvé plus qu’espéré au foyer. Mais, et c’est évidemment là son suprême génie, jamais son film ne prend d’allure pamphlétaire ou apitoyante. Car Ford, s’il montre l’errance, la nostalgie du foyer (à travers notamment de bouleversantes séquences de chant collectif), les cuites dans les bouges les plus minables, la solitude, les prostituées avides même si profondément tristes, exalte tout en même temps la profonde camaraderie qui unit des hommes qui ont fait le tour du monde ensemble, qui ont accumulé les souvenirs les plus divers. Il montre le lien atavique qui les lie à la mer. En tant que grand artiste classique, John Ford donne l’impression de révèler une vérité profonde et non celle de délivrer une thèse personnelle. Ce qui donne à la peinture sociale des Hommes de la mer une force que n’auront jamais les films de, disons, Ken Loach. Comme beaucoup de chefs d’oeuvre de John Ford, c’est la fusion humaniste entre une représentation sociale lucide et un imaginaire profondément nostalgique.
Peut-être parce que le film a été réalisé à l’écart des studios hollywoodiens, certains traits typiquement fordiens paraissent un brin appuyés: c’est le cas du personnage de Barry Fitzgerald, second rôle à la truculence outrée; c’est le cas de la superbe photo signée Gregg Toland, plus proche de la plastique expressionniste du Mouchard que des images limpides des Raisins de la colère. Mais ce qui permet à Ford d’emporter définitivement le morceau, de faire rapidement oublier d’anecdotiques réserves, c’est son style: cette pudeur, cette finesse dans la mise en scène, cette maîtrise des ellipses, du hors-champ, de la litote. Il faut voir par exemple les trésors d’inventivité qu’il déploie pour nous faire part de la mort de ses marins, inventivité qui ne vise jamais à épater le spectateur mais qui est là pour conférer une dignité unique à ses personnages.