La symphonie nuptiale (Erich Von Stroheim, 1928)

A Vienne, un jeune officier de la garde impériale qui s’est arrangé pour épouser une bourgeoise s’entiche d’une fille du peuple…

Un très grand film qui montre que la cruauté de Stroheim, sa somptueuse mise à néant des oripeaux sociaux, n’est pas complaisance cynique mais va de pair avec une certaine nostalgie romantique. Les scènes d’amour au clair de lune sont très belles et je ne crois pas qu’elles soient essentiellement ironiques. Cette dialectique nourrit le récit et renforce l’amertume finale où il est évident que l’officier jouisseur est le premier désolé par sa combine.

L’homme que j’ai tué (The broken lullaby, Ernst Lubitsch, 1931)

Un an après la fin de la première guerre mondiale, un Français ne parvient toujours pas à oublier l’Allemand qu’il tua au front. Rongé par les remords, il décide d’aller rencontrer la famille de ce dernier…

Comme on l’aperçoit en lisant ce bref synopsis, la dramaturgie de L’homme que j’ai tué est assez artificielle: elle s’appuie sur des idées générales plus que sur des développements psychologiques nuancés et crédibles. Le film est très théâtral. Le jeu de Philip Holmes dans le rôle du jeune Français tourmenté est fort peu subtil mais Nancy Carroll dans le rôle de la soeur du défunt est très bien et Lionel Barrymore dans le rôle du père du défunt est OK.

Bref, L’homme que j’ai tué est un film à thèse pesant sauvé de l’inintérêt total par quelques moments qui brillent de la finesse et de l’humanité emblématiques de Lubitsch: le début ironique où il cadre les sabres pendant la célébration de l’armistice, la scène fordienne dans laquelle deux mères discutent des plats préférés de leurs fils sur la tombe de ces derniers ou encore la réconciliation musicale finale qui annonce McCarey.

Hello sister! (Erich Von Stroheim, 1930)

L’unanimité autour d’Erich Von Stroheim réalisateur m’a toujours interrogé. Au contraire des grands du muet (Murnau, Sjöström, Borzage…), son style est dénué de poésie visuelle et se réduit à un naturalisme lourdaud. De fait, il est généralement encensé pour des raisons extra-cinématographiques: longueur démesurée des métrages, affrontements avec les studios, tournages épiques…Toutes anecdotes qui ont contribué à faire de Stroheim un génie maudit broyé par l’industrie. Comme si refuser de sortir un film d’une durée de huit heures était une marque de philistinerie de la part d’Irving Thalberg, producteur immense s’il en est. Comme si réaliser un film de huit heures n’était pas la marque d’une incapacité à raconter correctement une histoire de la part d’Erich Von Stroheim. A cela s’ajoute une vision immanquablement sordide de l’humanité qui ne manque jamais d’exciter les nombreux critiques en herbe qui confondent pessimisme cynique et vérité.

A priori, ce dernier film est l’un des moins personnels du cinéaste. Durant le tournage pour la Fox, Winfield Sheehan a été remplacé par Sol Wurtzel qui était hostile à Stroheim et qui a fait tourner de nouvelles séquences par Raoul Walsh, Alfred Werker et Alan Crosland. Pourtant, la marque de Stroheim est bien là. Ce qui fait de Hello sister! un film plus intéressant que, disons, Folies de femmes, c’est qu’il y a un cadre: celui d’une bluette tout ce qu’il y a de plus conventionnel. Ainsi, l’oeuvre ne se résume pas à la peinture attendue d’une société décadente et vicieuse. Au contraire, en instillant sa dose de perversité habituelle à une commande standardisée, Stroheim lui donne une épaisseur inattendue. Il crée une tension absente de ses films où il se laissait complètement aller à ses obsessions. Ici, l’audace de certaines représentations sert la fiction puisqu’elle rend les personnages plus authentiques dans leurs comportements et leurs réactions. Ainsi de plusieurs séquences qui frappent d’autant plus le spectateur qu’elle sont intégrées à une trame mélodramatique: tentative de viol, bagarre violente entre un homme et une femme…Notons aussi un  personnage rare et beau: celui de la « fille moche » jouée par Zasu Pitts. Un personnage de vieille fille qui n’a rien à voir avec une Katharine Hepburn mais qui souffre de sa solitude. C’est une idée géniale de la part de Stroheim que de laisser la caméra s’attarder sur elle à la fin de la séquence où un futur marié laisse exploser sa joie. Enfin, ce dernier film, un film qui a en fait pour objet la vertu d’une jeune mariée, confirme qu’il n’y a pas plus puritain que les peintres des vices.

Monte-Carlo (Ernst Lubitsch, 1930)

Durant toute sa première partie, Monte-Carlo est frivole, léger, drôle et brille par l’inventivité de sa mise en scène; inventivité qui se manifeste d’abord dans les gags. Le comique est typique de Lubitsch, jouant magistralement des ellipses et des métaphores (à ce titre, le moment du shampoing/plaisir sexuel est particulièrement gratiné). Une séquence, au début, suffit à comprendre l’esprit de cette charmante opérette: Jeanette MacDonald à la fenêtre de son train chante une chanson, Beyond the blue horizon qui deviendra son tube; elle est alors reprise en choeur par les ouvriers dans les champs. Ce passage fait montre d’une fantaisie débridée mais pas ostentatoire, il fait montre d’une confiance tranquille dans le pouvoir enchanteur du cinéma. Cette confiance fait d’autant plus plaisir à voir qu’à cette époque (début du parlant), les producteurs n’osaient guère les séquence musicales qui n’avaient pas pour cadre la scène.
On regrettera simplement qu’à sa fin, la délicieuse opérette épicurienne sombre dans la guimauve conventionnelle. De plus, Jack Buchanan est un élégant jeune premier mais il est loin d’être aussi à son aise que Maurice Chevalier, acteur génial dont le jeu ironique et malicieux était en parfaite symbiose avec le style de Lubitsch. Nous y reviendrons.

L’extravagant Mr Ruggles (Ruggles of Red Gap, Leo McCarey, 1935)

Apologue sur le rêve américain vécu par un majordome anglais. Si certains aspects apparaissent un peu caricaturaux aujourd’hui (les yipeeeeee hurlés à tout bout de champ par les cow-boys, la rombière dont on se demande pourquoi l’Américain s’est marié avec…), le film reste un régal. D’abord, la distribution est excellente, dominée par un Charles Laughton des grands jours, irrésistible lorsqu’il s’agit d’exprimer la fierté dans l’obéissance atavique. Ensuite, cette adaptation d’un roman est particulièrement bien écrite, bien rythmée et concise. La foi indéniable en l’Amérique et en ses idéaux est tempérée par des saillies cocasses, notamment sur la légendaire inculture de ses ressortissants (belle scène du discours de Lincoln à Gettysburg récité par Ruggles, ses amis américains étant incapables de s’en rappeler). Peut-être le caractère finalement superficiel des personnages -qui sont avant tout au service de la fable- empêche t-il L’extravagant Mr Ruggles d’atteindre la profondeur émotionnelle des plus grands chefs d’oeuvre de Leo McCarey. Il n’empêche que le couple formé par Charles Laughton et Zasu Pitts est très attachant, notamment parce que pour une fois les amoureux ont des physiques banals, ce sont des gens ordinaires dont l’auteur s’amuse à nous suggérer l’amour, sans jamais les montrer entrain de s’embrasser. Quoiqu’il en soit, encore un classique de la comédie américaine à l’actif de Leo McCarey.