Rio Conchos (Gordon Douglas, 1964)

En 1867, un tueur d’Apaches, un Mexicain condamné à mort et un officier de l’Union entreprennent une expédition à la frontière mexicaine afin de récupérer une cargaison de fusils dérobée par un ancien officier de la confédération sudiste.

Comme on peut l’entrevoir avec ce bref résumé, la richesse du background qui cumule guerres indiennes et relents de la guerre de Sécession assure une certaine complexité dramatique au film. En plus de rendre ambiguës les motivations des personnages, elle permet à l’auteur (Rio Conchos est un des rares films dont Gordon Douglas a participé au scénario) de laisser libre cours à sa fantaisie. Ainsi, Rio Conchos est un western somme toutes assez conventionnel (exemple: le personnage du Mexicain hâbleur fait trop souvent « comique de service ») se distinguant par la cruauté et le baroque de plusieurs passages qui lui donnent une certaine ampleur. Il y a d’abord toutes les séquences de violence.

De l’introduction percutante au final apocalyptique, la maestria de Gordon Douglas dans les scènes d’action revêt des formes particulièrement variées. Cette virtuosité n’est pas pur ornement spectaculaire mais est l’expression sans fard d’une réalité exceptionnellement dure. La noirceur de Gordon Douglas vaut mieux que celle de Sam Peckinpah parce qu’elle n’est pas décorative, elle n’est pas au service d’une complaisante rhétorique de la frime. Par exemple, y a t-il eu dans l’histoire du genre évocation plus terrible d’un monde désolé que la découverte de la maison attaquée avec l’exécution de la mère ensanglantée qui s’ensuit?

Pourtant, le talent de Gordon Douglas ne se limite pas à la mise en scène de la violence. Citons donc le rêve fou du méchant qui donne lieu à une vision hallucinée, quasi-fantastique, vision tout droit sortie de l’imagination baroque d’un metteur en scène décidément inspiré: la reconstitution du vieux Sud dans le désert de Monument Valley. Malheureusement, cela reste une vision. En effet, s’il y a bien une chose qui empêche Rio Conchos de figurer parmi les plus grands chefs d’oeuvre du western, c’est une certaine forme de superficialité. Au cours du déroulement du récit, de nombreuse thématiques intéressantes sont effleurées mais aucune n’est privilégiée donc aucune n’est réellement développée. Les personnages restent au service de l’intrigue-reine. Ainsi, l’alliance entre le renégat sudiste et les Apaches aurait gagné à être affinée pour éviter d’apparaître comme un deus ex-machina.

Rio Conchos n’en reste pas moins un très bon film. Transition idéale entre le western classique et le western italien qui allait naître quelques mois plus tard, c’est peut-être le dernier témoignage d’une époque où les petits maitres étaient parfois en mesure de transcender les conventions et de se hisser alors à la hauteur des plus grands (Rio Conchos vaut largement les westerns que Raoul Walsh et John Ford ont réalisé la même année, à savoir La charge de la huitième brigade et Les cheyennes).

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9 commentaires sur “Rio Conchos (Gordon Douglas, 1964)

  1. A priori, nous ne serons pas d’accord sur Sam Peckinpah qui est pour moi, et de loin, le seul à apporter quelque chose au western américain des années 60. Restons en à Douglas (tu suis la rétrospective à la cinémathèque ?). Sur tes conseils, j’ai découvert « Chuka » hier soir et je suis globalement d’accord avec ce que tu en a écris, mis à part que tu aurais pu avoir un mot pour la ravissante Luciana Paluzzi :). j’ai trouvé ça vraiment bien, très resserré, quasi claustrophobie. Ça manque un peu d’épique sur la fin pour mon goût.
    Je m’apprêtais en fait à te laisser un commentaire où j’aurais dit que j’avais été très déçu par ce « Rio Conchos », vu cette année, dont j’avais écouté en boucle la musique signée Goldsmith à une époque. Je crois que j’ai surtout retenu les aspects sur lesquels tu es le plus réservé (le mexicain, le côté superficiel, les artifices du scénario), je ne me souviens même pas de cette histoire avec la femme, c’est dire. Il me semble que Douglas est plus inspiré avec ses fourmis géantes et ses polars des années 60.

  2. salut Vincent,
    La rétrospective a commencé mercredi avec Rio conchos justement. Je ne compte pas la suivre de très près mais je vais peut-être aller en voir un ou deux autres.
    Peut-être que tu as oublié le passage avec la fille parce qu’il a lieu hors-champ. En tout cas, c’est dommage que tu ais été déçu parce qu’en terme de mise en scène c’est un des films de Douglas les plus impressionnants que j’ai vus. Vraiment un film où le style transcende des données parfois trop conventionnelles. Peut-être que le grand écran décuplait cette sensation (scope/couleur). La villa sudiste sur les bords du Rio conchos, c’est quelque chose quand même…Et le feu d’artifice finale n’a pas parlé au fan de Leone que tu es?

  3. Peut être que sur grand écran le film prend plus d’ampleur. C’est vrai aussi qu’il y a de jolies choses, la scène du début avec une ambiance venteuse un peu équivalente à celle de « Chuka », la villa inachevée effectivement. C’est du travail carré. Mais je lui trouve les défauts des westerns de l’époque, des personnages trop schématiques (Boone est vraiment d »un bloc, Brown trop symbolique pour exister, l’indienne, euh…), les scènes d’action qui sacrifient au spectaculaire et manquent de sens épique. Avec tous ses défauts je préfère le Ford pour les passages, rares il est vrai, ou ses personnages le motivent. C’est quand même mieux que du Ralph Nelson.

  4. je préfère moi aussi le Ford pour ses sublimes tableaux d’exode. Je le considère comme un grand film. Par contre je préfère clairement Rio conchos au Walsh.
    les personnages schématiques, c’est quelque chose auquel je suis assez sensible en général mais ici je n’ai pas trouvé que c’était le cas. Je ne comprends pas quand tu dis que Boone est « vraiment d’un bloc » parce que son passé compliqué le déchire. D’ailleurs, jusqu’à la fin, ses motivations sont assez floues. Après que ce flou soit un brin artificiel, pas assez exploité pour donner de l’épaisseur au personnage, c’est autre chose.
    Qu’appelles-tu « sens épique »? Pour moi le spectaculaire dans Rio conchos n’est pas « gratuit » donc je vois pas ce qui y est « sacrifié ».
    et tu m’étonnes que c’est mieux que du Ralph Nelson…

  5. Disons que je n’ai pas beaucoup cru à son passé, c’est peut être au niveau de l’écriture ou du jeu de Boone, mais ce n’est pas passé. La première scène est très violente et réussie, je me souviens avoir tiqué quand il rencontre ensuite Withman et Brown et que l’on essaye un peu maladroitement de le dédouaner de cette noirceur initiale. Peut être que j’aurais préféré un véritable salaud. Par rapport au personnage tourmenté qu’ils ont voulu créer, j’ai eu l’impression que le modèle c’était le Ethan Edwards de Ford et Wayne, mais on en reste assez loin. Quand je parle d’un bloc, je le rapproche du personnage de Robert Taylor dans « The last Hunt » de Brooks que j’ai revu et je me disais que malgré les efforts du comédien, le personnage restait, fondamentalement, sans nuances.
    Par exemple, j’ai vu « The river’s edge » (merci, j’ai beaucoup aimé) et Milland a beau être un sacré salaud, on peut croire à la sincérité de son amour et donc on accepte et on trouve beau le finale.
    Pour ce qui est du sens épique, c’est Little Big Horn par Walsh ou Alamo par Wayne, un grand mouvement à la fois émotionnel et esthétique, une dynamique des plans et de l’ensemble de la scène. Je le différencie (et je ne l’oppose pas, j’aime aussi ça) du spectaculaire qui est seulement le force d’un plan, c’est le cinéma de John Sturges et son influence sur le western américain des années 60.

  6. le rapprochement du personnage de Boone avec Ethan Edwards est bien vu, je n’y avais pas pensé.
    j’ai la même définition que toi de épique je crois et pour qu’il y ait épique, il faut qu’il y ait armées qui se battent or ce n’est clairement pas le propos de Rio conchos, western crépusculaire qui vient après toutes les guerres. c’est pour ça que l’absence de séquence strictement épique ne m’a pas dérangé. ce n’est pas plus vulgaire pour autant, c’est simplement pas le même type de scène.

    je suis content que tu ais aimé River’s edge. Je crois que le final, je n’avais pas besoin de l' »accepter » tellement je le trouvais sublime. Il n’avait pas besoin de justification d’ordre scénaristique, il montrait au contraire le profond mystère qui peut revêtir les comportements humains. Là dessus c’est clairement le contraire de Rio Conchos.

  7. En faisant le commentaire, je cherchais des exemples épiques sans grands mouvements de foule mais je n’ai pas voulu alourdir. Je dirais que je trouve certaines scènes de « Silver lode » assez épiques, un mélange de tension, de maîtrise de l’espace et de gradation d’intensité. Je viens de voir cet après-midi « Charge at the feather river » de Douglas, curieusement très primaire sur les indiens et les héros, l’opposé de « Chuka » ou de « Rio Conchos », mais la scène finale ne manque pas de ce côté épique. J’étais heureux de revoir ça. J’ai aussi lu du bien de ses trois westerns de la fin des années 50.

  8. Est épique ce qui relève du registre de l’épopée donc -tel que me l’enseignait ma très chère prof de Français en 1ère- de la guerre. Quatre étranges cavaliers, c’est tendu, maîtrisé et génial mais ça n’est pas épique.

    je note ton conseil concernant les trois westerns de la fin des années 50.

  9. Bien d’accord avec vous Christophe sur Rio Conchos tout comme votre point de vue sur Peckinpah. D’ailleurs pour rien au monde je n’échange Coups de Feu dans la Sierra (un de mes westerns favoris) contre tout ce qui suit. J’ai toujours trouvé que la fabuleuse séquence du mariage valait tous les ralentis et hectolitres de peinture rouge visibles dans La Horde Sauvage pour représenter cet Ouest décadent et crépusculaire si cher au cinéaste. Peckinpah n’hésitera pas à enfoncer des portes ouvertes à gros sabots dans les 70’s – Pat Garrett & Billy le Kid est particulièrement poussif lui aussi.

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