Le pacte (Lloyd’s of London, Henry King, 1936)

AU début du XIXème siècle, un ami d’enfance de l’amiral Nelson fait une brillante carrière chez l’assureur londonien Lloyds.

Un film historique original et réussi: l’excellent scénario présente aussi bien l’importance et le développement des sociétés d’assurance dans les guerres de l’Angleterre contre Napoléon qu’il raconte une ascension sociale, une histoire d’amitié et un amour impossible. Le jeune et beau Tyrone Power, à ses débuts, insuffle un sombre romantisme à un film qui alterne allègrement les registres, commençant comme un film d’aventures à la Stevenson et s’achevant comme un poignant mélo. Henry King mène son film avec autant de fluidité que de science visuelle. Brillant.

A travers l’orage (Way down East, Henry King, 1935)

Dans la campagne américaine, le fils d’un fermier puritain tombe amoureuse de la nouvelle servante, au passé mystérieux.

Nouvelle adaptation de la pièce immortellement adaptée par D.W Griffith en 1920. Le film d’Henry King est l’exact contraire du classique muet. D’abord, il est presque deux fois moins long. Les vicissitudes de l’héroïne avant son arrivée à la ferme sont épargnées au spectateur. Le découpage, quoique mettant joliment en valeur la campagne, est un modèle de concision, sans le caractère brouillon de certains passages du film de Griffith. De plus, à l’opposé du manichéisme outrancier de l’auteur du Lys brisé, Henry King ne surappuie jamais la dramaturgie voire insuffle de belles nuances qui enrichissent l’humanité des protagonistes (confer la différence capitale dans la célèbre séquence finale). Enfin, Henry Fonda, superbe révélation de ce film, est plus convaincant que Richard Barthelmess dans le rôle du jeune amoureux.

Pourtant, en dépit de ces qualités, il n’est pas étonnant de constater que ce remake ait été, au contraire de son prédécesseur, oublié: si A travers l’orage version King est une perfection d’équilibre et de finition, il est également dénué de tout génie. Or celui de Griffith, secondé par Billy Bitzer à son sommet, fut un grand pourvoyeur d’images puissantes et sublimes donc inoubliables. Et évidemment, la gentille Rochelle Hudson ne fait pas le poids face à Lilian Gish, personnification de la mater dolorosa la plus incandescente de l’histoire du septième art.

Comment réussir dans les affaires sans vraiment essayer (David Swift, 1967)

Suivant les conseils d’un livre, un laveur de carreaux gravit un par un les échelons d’une grande entreprise.

Comédie musicale joyeuse et parfois amusante dans ses pointes satiriques mais qui a le tort d’être trop longue et ne pas consacrer assez de place aux chorégraphies de Bob Fosse. Sans même parler de Fred Astaire (car nul ne saurait être tenu d’être un demi-dieu), Robert Morse n’est pas Gene Kelly quant aux qualités de danseur. En 1967, la décadence du genre était déjà bien entamée.

Histoire du mac-mahonisme: mise à jour de l’index

L’index de la première édition de l’Histoire du mac-mahonisme contenait des erreurs dans les numéros de page. Une seconde édition a donc été réalisée, qui est celle désormais envoyée lorsque vous commandez l’ouvrage, en librairie et sur Internet (ici notamment).

Je prie de m’excuser les lecteurs qui ont été les premiers à m’accorder leur confiance et je leur donne (ainsi qu’aux autres) la possibilité de récupérer l’index corrigé ici.

Plus on est de fous (The more the merrier, George Stevens, 1943)

A Washington D.C, pendant la guerre, à cause de la pénurie de logements, un millionnaire à la retraite loue une chambre à une working-girl.

Très sympathique comédie romantique, portée par la présence de la géniale Jean Arthur, le sens du découpage de Stevens qui sait exploiter l’espace de l’appartement à des fins comiques ou dramatiques ainsi que par l’ancrage dans une réalité pratique et historique très précise (j’ai songé aux comédies de Jacques Becker tournées après-guerre) mais qui, pour plus de vérité émotionnelle, aurait gagné à approfondir les motivations du personnage deus ex-machina joué par Charles Coburn.

Madly (Roger Kahane, 1969)

Un jeune couple de marchands d’art accueille dans leur manoir une belle Antillaise rencontrée en boîte de nuit.

Alain Delon « sort de sa zone de confort » en s’attaquant au thème très à la mode de « l’amour libre » avec une sorte de comédie érotique -malheureusement ni drôle ni érotique- qui semble documenter sa relation avec Mireille Darc (qui fut d’ailleurs à l’origine du scénario). Cette rareté n’est malheureusement pas plus qu’une curiosité à cause de l’inconsistance du récit et du kitsch de l’inspiration.

Histoire inachevée (Unfinished business, Gregory La Cava, 1941)

Partie à New-York, une provinciale épouse le frère du play-boy qui l’a séduite dans le train…

Un canevas attendu et un dénouement aussi facile qu’artificiel n’empêchent pas cette comédie douce-amère, qui ne rechigne pas à tirer sur la corde sensible, d’intéresser grâce à la qualité de son interprétation et à la finesse de certains traits: l’empathie de Gregory La Cava pour les décadents mondains équilibre le moralisme de l’intrigue.

Romola (Henry King, 1924)

Au XVIème siècle à Florence, un louche aventurier épouse la fille d’un érudit à qui il a sauvé la vie.

Superproduction fastueuse, assez dynamique, relativement surprenante dans sa dramaturgie et illuminée par la présence de Lilian Gish, certes moins mise en valeur que chez Sjöström ou Griffith.

Un matin comme les autres (Beloved infidel, Henry King, 1959)

La passion entre la journaliste mondaine Sheilah Graham et Francis Scott Fitzgerald, alors au crépuscule de sa carrière et de sa vie.

Si ses images demeurent superbes (et naturelles), le vétéran Henry King peine à se coltiner les fêlures inhérentes à son sujet. Il y a ainsi quelque chose de mécanique dans l’appréhension de l’alcoolisme de Fitzgerald et de ses effets. L’écrivain se fait virer ou refuser un manuscrit->il boit->il devient saoul->son comportement met en péril l’avenir de sa compagne. Et cela deux fois. L’artifice de cette écriture n’est pas atténué par la façon dont Gregory Peck simule l’ébriété.

Pourtant, le lyrisme tranquillement grandiose (plans larges et longs, présence aristocratique de Deborah Kerr, décors somptueux, symphonie de Waxman…) donne du corps à ce film; dans ses moments les plus substantiels, l’union entre deux êtres qui se guérissent mutuellement de leurs complexes est bien rendue sensible au spectateur. Bref, cet avant-dernier film d’Henry King n’est pas aussi mauvais qu’on eût pu le croire a priori.

Carousel (Henry King, 1956)

Remake musical de Liliom.

L’histoire tirée de Ferenc Molnar est toujours aussi artificielle, poussiéreuse et moralement sinistre. Mais cette adaptation, musicale, est dix fois pire que les films de Lang et Borzage car elle est une fois et demi plus longue. Les numéros musicaux ne font que ralentir l’action même s’il faut reconnaître qu’un sacré standard a été composé pour l’occasion: You’ll never walk alone. Gordon McRae, qui reprend le rôle qu’aurait dû tenir Frank Sinatra, fait regretter Frank Sinatra. L’écran large (obtenu avec l’éphémère procédé 55 mm) redouble le statisme de la mise en scène et le kitsch visuel. Bref, Carousel est une indigeste choucroute.

Maryland (Henry King, 1940)

Après la mort accidentelle de son mari, une femme interdit à son fils de monter sur un cheval.

Contexte social et géographique restitué avec netteté (le fait que ça se passe dans le Maryland a un impact direct sur la dramaturgie puisque l’omniprésence de la culture équestre rend d’autant plus tragique la décision de la mère), superbes images carrées de la campagne américaine en Technicolor signé Natalie Kalmus, musique d’Alfred Newman qui reprend son thème poignant d’Ann Rutledge (composé pour Vers sa destinée), pudeur qui n’est pas pusillanimité, vérité sympathique des comédiens (Walter Brennan en tête de la distribution!), découpage parfait car concis, souple et dynamique: Maryland exprime bien, à l’instar de Margie, Adieu jeunesse ou La foire aux illusions, la quintessence d’Henry King.

Son suprême classicisme transfigure ce sous-genre hollywoodien pas évident qu’est le film d’équitation (Walsh, Ford et Capra n’y ont guère brillé). La résolution est certes, comme souvent, un peu expéditive mais la mise en scène, en plus de happer le regard par la splendeur des images et la fluidité de leur déroulement, occasionne des surprises: ainsi de l’importance donnée aux personnages de serviteurs noirs, qui culmine dans une longue et stupéfiante séquence de gospel, digne de l’Hallelujah de Vidor. Cette surprise, tout l’opposé d’une volontariste bifurcation, trouve plus tard sa justification puisqu’elle permet le raccord de l’arc du personnage secondaire noir -jusqu’ici comiquement traité- à l’intrigue principale des maîtres blancs.

Capitaine King (Henry King, 1953)

En 1847, aux Indes, un capitaine métis de l’armée anglaise doit combattre un ami d’enfance chef de la rébellion islamiste.

Les images sont splendides -douceur naturelle (?) de la lumière crépusculaire et maîtrise du tout nouveau Cinémascope-, le ton est digne, les scènes d’action sont impeccables et Tyrone Power toujours beau et charismatique mais il est dommage que la problématique du racisme de l’armée, présentée avec une certaine finesse, soit, dans la dernière partie, escamotée de la façon la plus conventionnelle qui soit. D’où que Capitaine King est un film réussi et séduisant mais limité.

A noter que, quoiqu’adapté du même roman de Talbot Mundy et ayant pour héros le même personnage, Capitaine King n’est pas du tout un remake de La garde noire et que ses enjeux dramatiques sont très différents du film de John Ford.

A l’abordage (Against all flags, George Sherman, 1952)

En 1700, un officier de Sa Majesté infiltre la république pirate de l’île de Madagascar.

Un Errol Flynn vieilli (prématurément par l’alcool), un Anthony Quinn cabotin, des décors peints qui sautent aux yeux et une histoire d’amour un peu poussive même si traitée sur le mode de la screwball comedy (Maureen O’Hara oblige)…A l’abordage n’est clairement pas un chef d’oeuvre du film de pirates mais il a suffisamment d’atouts -le superbe Technicolor de Russell Metty, le rythme impeccable et un joli final où les trois dimensions de l’espace sont exploitées par la mise en scène pour un maximum de spectacle- pour permettre de passer une sympathique soirée, façon « La dernière séance ».

La vie ardente (Florestano Vancini, 1963)

En vacances en Sardaigne, une adolescente fuit sa riche famille pour aller s’amuser avec deux jeunes hommes dans une cabane reculée.

Languissante bluette auquel le virage dramatique de la dernière partie apporte une vraie profondeur mélancolique.

Maternité éternelle (Kinuyo Tanaka, 1955)

Le triste destin d’une mère de famille qui divorce, écrit des poèmes et se trouve atteinte d’un cancer du sein.

Inspiré de la courte vie d’une poétesse japonaise, Maternité éternelle est un mélodrame transfiguré par la suprême habileté visuelle de la réalisatrice qui a beaucoup progressé depuis Lettre d’amour. C’est par un sens très développé de la situation des personnages dans le plan et par rapport aux éléments du décor (fenêtres, grilles…) qu’elle concrétise, voire symbolise, les situations dramatiques, souvent déchirantes.

Un insondable pessimisme métaphysique, digne de Bergman, est rendu d’autant plus émouvant par l’utilisation d’une musique sentimentale ainsi que par l’attention de la caméra à la beauté du monde. Si le style de Kinuyo Tanaka est un poil plus esthétisant (un poil moins dru) que celui de Mizoguchi, comment résister au prolongement d’un travelling qui, après avoir suivi un couple de marcheurs dans la grande tradition nippone, les recadre de façon à composer une image avec les arbres immenses et le fleuve à l’arrière-plan? Ce prolongement du mouvement de la caméra est aussi inutile à l’action filmée qu’enchanteur pour les yeux. Il accroît aussi, indirectement, la mélancolie du récit. Pour autant, la réalisatrice manie aussi la crudité (plan sur les seins dans le bloc opératoire) et des procédés aux confins du fantastique (l’entrée de la morgue) avec beaucoup d’à-propos.

Bref, une grande découverte, tellement supérieure dans sa forme et sa puissance d’évocation à Nuages flottants par exemple (la belle présence de Masayuki Mori accentue la réminiscence).

First cow (Kelly Reichardt, 2020)

Dans l’Oregon au XIXème siècle, deux chasseurs de castors -un Chinois et un Américain- s’associent pour fabriquer des beignets et les vendre aux pionniers.

Un exemple de l’imposture d’une certaine modernité et d’un cinéma soi-disant indépendant.

Derrière la posture démysthificatrice: une dramaturgie hyper-simpliste, avec ses deux gentils pauvres et son riche méchant, qui veut tuer les deux pauvres juste parce qu’ils ont trait sa vache. Que l’on est loin de la subtilité et de la complexité agissante du Passage du canyon, sublime western vieux de 75 ans racontant également (entre autres choses) une histoire d’amitié dans l’Oregon des pionniers.

Derrière les préoccupations politico-écolo clamées en interview*: un contexte social que l’insipidité des acteurs, le schématisme du récit et la pauvreté des cadres rendent inexistant autrement que par les dialogues (aussi piteux que le reste mais chargés d’expliciter ce que nombre de westerns classiques, tel La captive aux yeux clairs, exprimaient par le seul truchement de leur mise en scène: les thèmes de la frontière, de l’enrichissement capitaliste…).

Derrière les références à Mizoguchi**: des plans étriqués aux antipodes de la richesse et du dynamisme de ceux du maître nippon. La superposition de protagonistes dans des champs sans profondeur et mal éclairés (car à l’époque les saloons étaient mal éclairés) n’engendre que confusion et étouffement. A peu près aucun plan d’ensemble qui restituerait, par exemple, la topographie du fort. Il y a certes quelques jolies images automnales mais, encore une fois, même d’un strict point de vue visuel, on reste loin de la splendeur de n’importe quel chef d’oeuvre du genre tourné entre 1945 et 1960 (cf Le passage du canyon, encore une fois).

Si coup de génie de Kelly Reichardt il y a, c’est d’avoir réalisé un western étriqué (soit l’équivalent d’une comédie pas drôle).

*l’autrice compare son méchant au patron d’Exxon mais son commentaire est nécessaire pour que le spectateur fasse le rapprochement. Preuve de l’échec de l’oeuvre.

**visiblement confondu avec Ozu par la réalisatrice américaine dans son entretien en bonus du DVD mais ce n’est pas grave car ça fait toujours chic de citer des cinéastes asiatiques.

French postcards (Willard Huyck, 1979)

De jeunes Américains passent une année d’études à Paris.

Une relative fraîcheur, le plaisir amusant de voir de sympathiques seconds rôles français (Christophe Bourseiller, Marie-Anne Chazel, Anémone, Jean Rochefort…) parler Anglais et quelques bonheurs de mise en scène qui tournent tous autour de Marie-France Pisier rendent agréable le visionnage de cette très conventionnelle bluette.