Treize à la douzaine (Cheaper by the dozen, Walter Lang, 1950)

Au début des années 20, chronique de la vie de la famille de Frank B. Gilbreth Jr, ingénieur pionnier du taylorisme qui avait douze enfants.

Succession de tranches de vie où tendresse et cocasserie s’équilibrent. Le Technicolor de Léon Shamroy n’a pas la chaleur de ceux qu’il concoctait pour Henry King mais l’ensemble est charmant. Le caractère obsessionnel du héros, lié à sa profession, lui donne un relief original. Clifton Webb incarne impeccablement ce héros tandis que Jeanne Crain est comme toujours délicieuse et peu importe qu’elle soit trop vieille pour son rôle de lycéenne.

Le soleil a toujours raison (Pierre Billon, 1943)

Dans un port méditerranéen, les fiançailles entre une jeune fille et un beau pêcheur sont contrariées par la réputation de séducteur de ce dernier.

Même si Alexandre Astruc nous avais prévenus, quelle belle surprise que ce véhicule pour Tino Rossi mis en scène par Pierre Billon! C’est d’abord dû au scénario de Jacques Prévert qui est peut-être, après celui de Remorques, le meilleur de son auteur. En effet, pour une fois, sa construction dramatique est solide, les motivations de ses personnages sont claires sans déterminisme abusif et les antagonistes ne sont pas diabolisés mais peuvent avoir de surprenants élans de générosité (Pierre Brasseur dont le rôle est ici infiniment plus beau que dans Quai des brumes). Ses dialogues gardent une saveur poétique mais suffisamment ancrée dans le quotidien pour ne pas apparaître fumeuse.

Ce scénario, Pierre Billon, aidé par Louis Page à la photo, s’est surpassé pour le mettre en boîte. Son découpage est fluide et les cadres sont composés avec goût, exprimant aussi bien le réalisme pittoresque du village que le trouble nocturne dans l’arrière-pays. De Charles Vanel méconnaissable en gitan mélancolique à Germaine Montero épouse insatisfaite en passant par les pagnolesques Delmont et Blavette, les acteurs sont tous impeccables, évitant la caricature qui leur tendait les bras. Enfin, surtout, les chansons de Tino Rossi sont bien intégrées à l’ensemble, tantôt de façon réaliste, tantôt de façon symbolique, tantôt les deux en même temps. Le soleil a toujours raison montre encore une fois que la réussite d’une oeuvre ne tient pas aux données de départ mais à l’écriture et à la mise en scène.

Gargousse (Henry Wulschleger, 1938)

Dans un village, le chef de gare s’oppose au modernisme autoritaire du maire.

Joyeuse comédie taillée sur mesure pour Bach mais où il est entouré de partenaires à sa hauteur, le génial Saturnin Fabre en premier lieu. La satire n’est guère approfondie (la connivence est préférée) mais la mise en scène est d’une qualité inhabituelle dans ce genre de film: sens du joli cadre, dynamisme de la fin, acteurs tenus. La village existe à l’écran et le foisonnement de personnages divers et variés, qui apportent leur lot d’intrigues, assure au film sa vitalité.

Serenade (Anthony Mann, 1956)

La carrière promettrice d’un ténor est altérée par sa passion pour une femme cynique.

Ce véhicule pour Mario Lanza, aussi piètre comédien que grand chanteur, souffre d’un récit très conventionnel (le roman de James Cain dont il est adapté a été aseptisé par les scénaristes) et très languissant. C’est nul, ainsi qu’Anthony Mann le reconnut lucidement.

Le mystérieux docteur Broadway (Anthony Mann, 1942)

Un médecin se retrouve soupçonné du meurtre d’un patient gangster.

Ce premier film pour le cinéma signé Anthony Mann (après un des premiers « téléfilms » américains) est une série B légère qui, déjà, brille grâce au travail sur la caméra, toujours vive et ponctuellement inventive. Le couple formé par le médecin et son assistante, rencontrée dans d’étonnantes circonstances, est sympathique. Supérieur à la totalité des insignifiantes bandes mises en boîte par Mann avant Desperate, Dr Broadway est adapté d’une nouvelle signée…Borden Chase, le futur scénariste Winchester 73, Je suis un aventurier et Les affameurs.

Traversons la Manche (Dangerous when wet, Charles Walters, 1953)

Pour renflouer sa famille de fermiers, une Américaine part traverser la Manche pour de la publicité. Elle va tomber amoureuse d’un beau et riche Français…

Une sympathique comédie musicale, typique de la MGM. Le morceau de bravoure final est un peu long parce qu’il faut faire croire au spectateur que l’héroïne peut ne pas arriver à réaliser son défi mais les chansons sont entraînantes, les ballets aquatiques sont bien intégrés à l’ensemble, et le Technicolor est pimpant et, dans les intérieurs, pas moins chaleureux et sophistiqué que chez Minnelli. Comme dans les films contemporains de Stanley Donen, le musical est agrémenté de touches comiques bien senties. Le gag final, savoureux et élégant, montre le sens cinématographique de Charles Walters. Aussi gratuit que réjouissant, le passage où Esther Williams nage avec Tom et Jerry est une éclatante démonstration technique, quarante ans avant Roger Rabbit.

Le comte Ugolin (Riccardo Freda, 1949)

En Toscane au XIIIème siècle, un comte est trahi par son ami cardinal…

Film historique d’une remarquable densité où la nervosité n’exclue pas la poésie, traduite notamment par de superbes halos dans les plans filmés en forêt. Le sens du cadre, de la mise en valeur du décor qui situe l’action, n’a d’égal que le dynamisme de la mise en scène, avec de nombreux et vifs mouvements de caméra. Censure oblige, c’est avec autant d’efficacité que de concision que le cinéaste restitue l’horreur du sort du comte immortalisé par Dante dans sa Divine comédie. Pour une fois chez Freda, les acteurs semblent à leur place car le héros n’est pas censé être un charismatique jeune premier. Bref, Il conte Ugolino est une des réussites majeures de son auteur.

La jument vapeur (Joyce Bunuel, 1978)

Une mère au foyer a une crise existentielle.

Autant que le célèbre beau-père de la réalisatrice, l’humour et le sens du grotesque avec lesquels sont peints la condition féminine en banlieue évoquent les premiers films de Jean-Claude Brisseau. Carole Laure est bien malgré qu’elle ne se dévêtisse pas. Il y a de surcroît une tendresse et une précision dans la mise en scène qui mettent cet énième film sur le sujet un peu au-dessus du lot. Jolie fin.

La flambeuse (Rachel Weinberg, 1981)

Licenciée, une mère de famille se met à jouer…

Le thème du jeu n’est pas l’occasion pour Rachel Weinberg d’évoquer angoisse métaphysique et vertige du Destin mais de délivrer un constat amer sur la crise économique et la compromission des anciens idéalistes de mai 68. C’est fait de façon assez fine, souvent par la bande, grâce à la galerie de seconds rôles et à l’histoire conjugale, qui sonne juste. Jamais véritablement tragique, La flambeuse est teintée d’humour et de tendresse. Ce qui pèche, outre une musique atroce qui défigure les images, c’est que le scénario n’a pas la richesse de celui de James Toback, la mise en scène n’a pas l’acuité de celle de Karel Reisz ni l’interprétation de Léa Massari la profondeur de celle de James Caan dans Le flambeur, grand film que La flambeuse rappelle inévitablement. De ce fait, le comportement de l’héroïne reste, à certains moments, opaque voire invraisemblable; ce qui jure avec le parti-pris globalement réaliste d’autant que les lieux sont bien restitués: les rues de banlieue, l’appartement moderne et, surtout, le bar épicentre de l’action qui, Georges Strouvé aidant, m’a évoqué Le café des jules.

Pic et pic et colegram (Rachel Weinberg, 1972)

En 1942, une petite juive confiée à des paysans protestants dans les Cévennes se lie avec le petit garçon réfugié chez eux.

Plusieurs facteurs expliquent la fraîcheur de cet énième film sur l’Occupation dont le synopsis rappelle fortement Jeux interdits. D’abord, la modicité du budget oblige Rachel Weinberg à éliminer tout élément décoratif: le spectateur n’a jamais l’impression de regarder une « reconstitution historique ». Il doit y avoir une Citroën traction et une dizaine d’uniformes allemands, en tout et pour tout accessoires ne pouvant être contemporains du tournage. De plus, l’isolement des personnages fait que l’Occupation n’est évoquée que subrepticement, comme avec la terrifiante scène de l’envoyé de la Gestapo dans la classe. La majorité du film concerne les rapports entre les deux enfants, ou ceux entre la petite juive et les parpaillots qui l’accueillent -les paysans mais aussi le pasteur. Enfin, le ton est d’une grande sobriété, comme si le style épousait la proverbiale rigueur des protestants. Cette sécheresse qui va souvent de pair avec la justesse et vivifie le rythme peut toutefois altérer l’implication émotionnelle, comme dans la dernière partie où l’amour qui fait fuguer l’héroïne n’est guère rendu sensible. L’austérité de l’écriture est contrebalancée par la splendeur des paysages cévenols auxquels la caméra, accompagnée par la flûte de Zamfir, intègre les personnages avec grâce et originalité (la Werhmacht dans les fleurs!). A vrai dire, je ne me souviens pas d’un seul film français où la succession des saisons soit aussi limpidement montrée. Cela suffirait à faire de Pic et pic et colegram un film important.

Femmes au soleil (Liliane Dreyfus, 1974)

Trois amies dans une villa discutent de leur vie.

Du cinéma Femme actuelle tout à fait inconsistant mais joli à regarder grâce à ces belles femmes en monokini filmées par Nestor Almendros dans une lumière estivale. Pour réaliser son caprice, Liliane Dreyfus -riche commerçante parisienne- ne manqua ni d’argent ni d’entregent (Eric Rohmer crédité « conseiller technique »!).

Etroite surveillance (Stakeout, John Badham, 1987)

A Seattle, un policier tombe amoureux de l’ancienne maîtresse d’un évadé qu’il doit surveiller.

Cela ne réinvente pas la roue mais c’est drôle, mouvementé et attachant. Parce que les endroits -insolites mais caractéristiques de Seattle- où elles se déroulent sont bien exploités par le metteur en scène, les scènes d’action sont particulièrement réussies. Le duo Emilio Estevez/Richard Dreyfus est juste et amusant tandis que la sublime présence de Madeleine Stowe apporte une délicate poésie à l’ensemble. Bref, Etroite surveillance est encore une belle réussite à l’actif de John Badham.

Tonnerre de feu (Blue thunder, John Badham, 1983)

A Los Angeles, un policier chargé de tester un hélicoptère de maintien de l’ordre découvre un complot.

Prolongeant A cause d’un assassinat tout en préfigurant Top gun, Tonnerre de feu est un divertissement redoutablement efficace où la générosité pyrotechnique n’exclut pas la clarté du découpage et où les grisants combats aériens allègent la réflexion parano, déjà bien rebattue dix ans après le Watergate. Entouré par d’excellents seconds rôles (Malcolm McDowell, Warren Oates…), le toujours impeccable Roy Scheider donne une réelle épaisseur à son conventionnel personnage de vétéran traumatisé par le Viêt-Nam tandis que Los Angeles de nuit n’avait, avant Michael Mann, jamais été aussi bien filmée. Du très bon cinéma.

Montana (Ray Enright, 1950)

Dans le Montana, un éleveur de moutons cherche à s’imposer, contre les barons du bétail bovin.

Raoul Walsh est généralement cité comme réalisateur non crédité mais impossible de trouver des précisions sur sa participation à ce western mineur mais assez sympathique. L’abus de transparences nuit à l’ampleur des scènes d’action et le scénario est tissé de conventions de façon parfois débile, malgré l’originalité du point de départ (l’Australien qui importe ses moutons dans l’Ouest) mais il y a quelques bonnes scènes en intérieur (le duel dans le saloon, le duo chantant), le Technicolor est superbe, l’esprit progressiste du récit est sympathique (quoique les tenants et aboutissants de cette guerre du bétail ne soient bien sûr guère développés) et un Errol Flynn sur le déclin vaut toujours mieux qu’un Audie Murphy au sommet (de son art).