The light ahead (Edgar G.Ulmer, 1939)

Dans un village juif menacé par le choléra, un estropié tombe amoureux d’une aveugle.

En raison de l’estampille « Edgar G. Ulmer », The light ahead est un des rares films yiddish à ne pas avoir complètement disparu de la circulation aujourd’hui. C’est un précieux témoignage d’une culture anéantie peu de temps après sa sortie dans les conditions que l’on sait. Si la reconstitution d’un village d’Europe centrale avec deux décors et demi dans un studio bon marché du New-Jersey n’est guère crédible, l’histoire adaptée de Mendele Mokher Seforim est pleinement ancrée dans le folklore ashkénaze. Fatalité et superstition archaïque se conjuguent pour le malheur éternel des juifs misérables. Ce pathos revendiqué n’a rien à voir avec le mélodrame et n’empêche pas l’humour. Ainsi, le spectateur n’est jamais conduit à s’apitoyer sur les handicaps des deux personnages principaux et les auteurs sont critiques vis-à-vis de la traditionnelle résignation juive. Les acteurs sont bons (la future femme de Lee J.Cobb, Helen Berverley, joue la jeune aveugle), Ulmer arrive à tirer parti des contraintes du studio pour styliser l’image et, en dépit du statisme théâtral qui régit une bonne partie des scènes, le film est parfois beau.

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Murder is my beat (Edgar G.Ulmer, 1955)

Un flic modèle s’entiche d’une femme condamnée pour meurtre.

Murder is my beat aurait pu être un chouette film noir de seconde zone si moins de libertés n’avaient été prises par le scénario avec le réalisme le plus élémentaire et si Barbara Patyon avait été plus belle (donc plus convaincante en tant que femme fatale).

Bandits de grand chemin (Black Bart, George Sherman, 1948)

Un braqueur de diligences se sépare de son compère et commet ses forfaits masqué.

Western conventionnel et convenu sans grand intérêt. Les motivations du personnage principal, bandit mais gentil, restent floues. Sa romance, sous deux identités différentes, avec la danseuse Lola Montès anéantit tout espèce d’embryon de crédibilité à cette médiocre série B.

Carnegie Hall (Edgar G.Ulmer, 1947)

Une immigrée irlandaise femme de ménage au Carnegie Hall veut faire de son fils un grand musicien.

Carnegie Hall fut l’unique production de Federal films, société fondée par deux anciens de la Paramount, William Le Barron et Boris Morros. Je vous invite à vous renseigner sur Borris Morros car sa biographie, romanesque au possible, vaut le détour.  Carnegie Hall est une magnifique déclaration d’amour à la musique européenne. Sur les 135 minutes du métrage (ce qui en fait, de loin, le film le  plus long de Ulmer), une très large place est accordée aux représentations de concert. C’est un véritable plaisir que de voir des interprètes aussi légendaires que le violoniste Jascha Heifetz, le pianiste Artur Rubinstein, le chef Piatigorsky ou encore la soprano Lily Pons (également connue des cinéphiles pour avoir été la vedette d’un des pires films de Raoul Walsh: Hitting a new high) jouer des morceaux entiers de Chopin, Tchaïkovsky, Wagner, Saint-Saëns et autres Beethoven d’autant que ces morceaux ont généralement été choisis pour que les virtuoses puissent exhiber à loisir leur talent.

Les musiciens sont parfaitement filmés par un Ulmer respectueux et amoureux. A une époque où les références en la matière ne couraient pas les rues, le cinéaste pérennise le dispositif qui sert toujours pour la captation de concert. Force est de constater que depuis 65 ans, il n’a pas beaucoup changé. Gros plans sur les doigts des instrumentistes, amples mouvements d’appareil traversant la salle du Carnegie Hall et plans d’ensemble de l’orchestre se succèdent au rythme de la musique.

Le film raconte cependant une histoire même si le traitement de cette histoire reste superficiel en raison du peu de temps qui lui est accordé. C’est un édifiant conflit entre tradition et modernité incarné dans la mère et le fils, passionné par le jazz, s’étalant sur plusieurs années à la façon de certains films de Henry King. Evidemment, la musique « classique » symbolise l’apport culturel des immigrés européens à l’Amérique. Si cela se conclut de la plus attendue des façons, la poignante beauté de Marsha Hunt donne chair et vie à ce drame souvent convenu. Edgar Ulmer a aussi un vrai talent pour mêler la narration à la représentation musicale. Ainsi du moment où la femme de ménage et le pianiste ombrageux tombent amoureux. Ils sont dans un salon entrain d’écouter un orchestre jouer une quintette de Robert Schumann. La caméra filme cet orchestre tandis qu’à l’arrière-plan, on voit notre couple aller s’isoler à gauche du cadre. C’est discret et subtil.

Les cinq gentlemen maudits (Julien Duvivier, 1931)

Cinq hommes en vacances au Maroc maudits après avoir troublé une cérémonie religieuse meurent chacun leur tour.

Un film d’aventures exotiques d’une légèreté et d’une folie assez inhabituelles chez Julien Duvivier dont la forme, encore très marquée par l’esthétique du cinéma muet, a beaucoup vieilli et apparaît parfois décorrélée de l’action représentée.

Cossacks in exile (Edgar G.Ulmer, 1939)

Opprimés par Catherine de Russie, des cosaques ukrainiens s’exilent en Turquie.

Cossacks in Exile est un film américain tourné en langue ukrainienne de la même façon que des petits studios new-yorkais produisaient des films yiddish. Evidemment, le budget n’est pas énorme mais en adaptant un opéra-comique de Semyon Artemovsky, Edgar G.Ulmer et Vasile Ayramenko ont réussi à évoquer la nostalgie des déracinés. Sans se focaliser sur des drames individuels, la première partie raconte comment le peuple en est venu à s’exiler. La succession d’images de désolation reliées par les lamentations d’un barde a une certaine force pathétique. Les beaux plans nocturnes sont parfois agrémentés de couleurs au pochoir. Dans sa deuxième partie, le film se focalise sur les pitreries d’un cosaque porté sur la bouteille. Pour ces raisons (exil, nostalgie, alcoolisme joyeux, plans hérités de Murnau, ruptures de ton), Cossacks in Exile est peut-être le film le plus fordien d’Ulmer. Il est dommage que la fin soit confuse au point que deux personnes qui m’accompagnaient à la projection n’aient pas mieux compris que moi le dénouement. Peut-être que l’absence de sous-titre sur certaines chansons n’aide pas.

Passage interdit (Untamed frontier, Hugo Fregonese, 1952)


Le turbulent fils d’un grand propriétaire terrien qui refuse que les immigrants traversent son territoire épouse une femme pour éviter qu’elle ne témoigne contre lui dans une affaire de meurtre.

Passage interdit est un western ambitieux qui n’est pas tout à fait à la hauteur de ses ambitions. C’est d’abord un film d’une richesse narrative extraordinaire. En moins de 80 minutes, il raconte en fait deux histoires: celle du conflit entre migrants et grands propriétaires (analogue à celui de La porte de Paradis mais traité ici avec plus d’honnêteté intellectuelle que chez Cimino) et celle de l’introduction forcée dans la famille d’une étrangère. Ces deux intrigues ne s’interpénètrent finalement jamais et la première, celle qui donne son titre au film, passe rapidement au second plan pour resurgir maladroitement à la fin. C’est là que le bât blesse. Le scénario ne tient pas toutes ses promesses initiales à cause d’un dénouement expédié. Il y a un hiatus entre le format très court du film et un récit qui aurait mérité davantage de développements.

C’est dommage d’autant que Passage interdit est par ailleurs magnifique. Les auteurs ont l’intelligence de ne pas montrer les propriétaires comme des monstres sanguinaires (ce que n’hésitait pas à faire Cimino dans La porte du Paradis) mais préfèrent présenter un conflit d’intérêts. Que ce conflit ne soit pas assez développé ensuite est un autre problème, déjà évoqué. De plus, les rapports entre cette famille et la jeune femme qui n’est pas de leur milieu sont assez fins et surprenants. Il y a évolution des personnalités de part et d’autre. Cette dialectique est certes, encore une fois, assez sommaire mais une scène magnifique comme celle où la femme assiste à l’encornage d’un cow-boy avant de le soigner vaut toute la virtuosité scénaristique du monde. Adoucir l’intransigeance du personnage à l’égard de la famille grâce son empathie pour un de leurs employés est une idée lumineuse. A la fois logique, surprenante et pleine de grandeur. Il faut dire que Shelley Winters excelle dans ce rôle de fille pas très dégourdie qui s’insurge contre la pourriture morale de sa belle-famille.

Enfin, les lacunes du scénario sont largement compensées par le style du réalisateur argentin. Un style vif, percutant, dramatisant et discrètement baroque. La photographie est somptueuse. Les plans nocturnes sont grandioses. Les dominantes marrons et dorées donnent une tonalité hispanisante à l’image, la même que celle de Quand les tambours s’arrêteront; le chef opérateur, Charles Boyle, est le même et ça se voit. On a coutume de ranger Hugo Fregonese parmi les « petits maîtres ». Eh bien, il était au moins aussi maître que petit. Passage interdit, qui n’est pourtant pas son film le plus célèbre, est là pour en témoigner.