Bello, onesto, emigrato Australia sposerebbe compaesana illibata (Luigi Zampa, 1971)

Un travailleur italien émigré en Australie trouve une épouse calabraise en mentant dans une annonce matrimoniale…

Un regard aiguisé, source de gags aussi bien que d’amertume, sur une réalité méconnue (la solitude des immigrés italiens en Australie) et une Claudia Cardinale sublime et sublimée (on note que les cheveux mi-longs lui vont à ravir) permettent à cet inédit tardif de Luigi Zampa de rester plaisant en dépit de la paresse certaine de l’écriture (plusieurs péripéties artificielles) et de l’interprétation grimaçante d’un Sordi en roue libre.

Les « amis » (Gérard Blain, 1971)

Un jeune homme a une relation avec un homme plus vieux et plus riche que lui…

Les « amis » (les guillemets font partie du titre) peut être vu comme l’histoire d’un fils de prolo mal-aimé par sa famille trouvant dans sa relation avec un riche imprimeur la fenêtre ouverte sur un monde dont il voudrait faire partie. La nature de cette fenêtre, illusoire ou pas, est tout le sujet du film. Le cinéaste débutant -très influencé par Robert Bresson- est particulièrement doué pour évoquer un milieu social et le sentiment que celui-ci suscite en un minimum de plans choisis avec la plus grande des précisions. Ce sens de la métonymie lui permet également de dépeindre la relation homosexuelle avec un tact extraordinaire qui touche, dans les dernières images, au sublime. Le regard de Gérard Blain sur ses personnages a des qualités de franchise, de droiture et de pudeur extrêmement rares au cinéma. Comme le dit si bien Michel Marmin dans le Spectacle du monde de décembre 1971, Les « amis » réussit le prodige d’être « sans ambiguïté mais riche de nuances ». Cette richesse de nuances, couplée aux légères ritournelles de François de Roubaix, situe Les amis à l’opposé de la rigidité fataliste des travaux ultérieurs du cinéaste et contribue à en faire son film le plus délié et le plus touchant.

Autre texte enthousiaste ici.

Klute (Alan J.Pakula, 1971)

Un détective est engagé pour enquêter sur la disparition d’un savant qui fréquentait une call-girl…

L’abstraction du style fait tendre le polar vers une sorte d’onirisme qui permet à l’inpiration plastique de Pakula de s’épanouir mais qui ne rend guère convaincant une histoire et des personnages schématiques.

Au nom du peuple italien (Dino Risi, 1971)

Un juge d’instruction idéaliste essaye d’inculper un patron véreux pour la mort d’une prostituée.

Trois qualités essentielles ont permis à Dino Risi, Age et Scarpelli d’approfondir leur tableau au vitriol d’un pays corrompu:

  1. Des personnages secondaires qui chacun à leur manière élargissent la portée satirique de ce qui est d’abord un grandiose face-à-face. Savoureusement caricaturés, ils sont les principaux vecteurs de comique de cette comédie par ailleurs plus glaçante que drôle. Ceci n’est pas un défaut : une trop grande dérision aurait altéré la force du discours.
  2. Le jeu extraordinaire de Vittorio Gassman en ceci qu’il parvient à rendre sympathique une véritable crapule. Jeu tout à fait réaliste puisque dans la vie, les crapules sont généralement sympathiques. Lui donnant la réplique, Ugo Tognazzi excelle également mais sa partition est moins propice aux éclats.
  3. La fin géniale qui répartit subitement et subtilement les torts entre les deux personnages. Le constat social n’en est alors que plus désespéré. De surcroît, c’est une idée de mise en scène particulièrement percutante (possiblement la plus subversive du film) que d’avoir inscrit la touche finale de cet implacable réquisitoire envers la société italienne dans une ambiance de coupe du monde de football.

Quatre nuits d’un rêveur (Robert Bresson, 1971)

La rencontre entre un puceau rêveur et une jeune fille qui s’est promise à un homme dont elle attend le retour.

Quatre nuits d’un rêveur est un des films les moins plombants de la seconde partie de carrière de Robert Bresson (celle que je fais commencer avec Au hasard Balthazar). Vidé de l’excessive sentimentalité qui était celle de la nouvelle de Dostoïevski dont il est adapté, le récit est relativement léger; on pense à Rohmer. Quoique la fin ne soit pas joyeuse, on est très loin du pessimisme forcené qui caractérise Au hasard Balthazar aussi bien que L’argent ou Le diable probablement. Il y a même une savoureuse digression où la proverbiale blancheur de la diction bressonienne est source d’un humour subtil et bienvenu: lorsque l’étudiant en art déblatère des théories absconses avec le plus grand des sérieux, l’effet drolatique est certainement voulu de la part du vieux grigou. Quatre nuits d’un rêveur est aussi le film où l’érotisme bressonien est le plus flagrant même s’il y a quelque chose de fondamentalement pervers dans la façon dont le corps de la belle Isabelle Weingarten est filmé: à l’instar des réalisateurs de films pornographiques, Bresson se focalise sur des fragments du corps féminin (les articulations notamment) plus que sur sa totalité.

Néanmoins, Bresson reste Bresson et le volontarisme de son style en vient à nuire à la présence de ses personnages et de ses décors. La neutralité inébranlable (et parfaitement arbitraire) du « jeu » de Isabelle Waingarten fait que l’on ne croit jamais à la passion amoureuse censée animer la jeune fille. Le spectateur imaginera cette passion à travers les éléments du récit, récit rigoureusement mené, mais il n’en ressentira aucun effet. Bresson filme des idées (idée de l’abnégation, idée de la mélancolie) avant de filmer des êtres de chair et de sang mis en situation. Cette approche cérébrale et systématique de la mise en scène, problématique en soi puisqu’elle désincarne la matière dramatique au nom d’une conception du cinéma arbitraire et stérilisante, l’est particulièrement dans un film d’amour.

Cependant, force est de constater que dans Quatre nuits d’un rêveur, la méthode du cinéaste fait mouche à plusieurs endroits. Ainsi la scène muette où Jacques contemple les couples du jardin public. Le montage se charge alors d’exprimer l’amertume de la situation. Cela reste très appliqué (champ sur une jeune fille dans les bras de son amant/contre-champ sur le visage impassible de Jacques) mais cela est assez évocateur car les comédiens ne ruinent pas le potentiel de la scène avec des dialogues littéraires dits d’un ton monocorde.

En définitive, s’il n’est pas complètement réussi du fait de l’infirmité foncière de la mise en scène bressonienne, Quatre nuits d’un rêveur est un film suffisamment original (au sein de l’oeuvre de son auteur aussi bien que d’une façon plus générale) et suffisamment concis pour maintenir l’attention en éveil.

Un joli contre-champ