Aux frontières de l’aube (Near dark, Kathryn Bigelow, 1987)

Un jeune Texan mordu par une belle vampire est forcé de rejoindre cette dernière et ses compagnons.

Les auteurs revivifient le film de vampires en l’intégrant, d’une façon poignante, à un contexte familial et texan. La longue et violente séquence dans le bar est une des plus dérangeantes que j’ai jamais vues; ce qui, loin d’être gratuit, rend sensible le risque de damnation du héros. Cette horreur est dialectisée par l’amour qui guide son père et sa soeur partis à sa recherche. Un amour simple et pur comme ceux des héros de western. Comme par ailleurs, les vampires sont parfois montrés avec compassion, le ton de l’oeuvre est singulièrement attachant, d’une douceur qui va au-delà du romantisme funèbre propre au genre. Les séquences d’action sont d’une belle intensité grâce au découpage déjà remarquable de Kathryn Bigelow: près des corps mais lisible. Quelques scories liées à la dramaturgie hollywoodienne (l’artificiel duel final) ou à son époque de production (les costumes sortis de Mad Max, la piteuse musique de Tangerine Dream) n’empêchent donc pas son premier long-métrage réalisé toute seule d’être une réussite.

 

La fiancée des ténèbres (Serge de Poligny, 1945)

A Carcassone, un compositeur tombe amoureux de la fille adoptive du dernier évêque cathare.

Pour évoquer le mystère de la métempsycose, l’onirisme du voyage dans un espace-temps alternatif et l’horreur d’un culte satanique, il eût fallu un Jacques Tourneur mais c’est Serge de Poligny qui fut choisi. L’ambition était louable mais le résultat est confus et mièvre, confirmant l’infériorité du cinéma français par rapport au cinéma américain en matière de fantastique.

Blondine (Henri Mahé, 1945)

Après avoir épousé la fille d’un pêcheur, un prince est enlevé par une jalouse.

Une extraordinaire curiosité du cinéma de l’Occupation. Ancien décorateur de Abel Gance et grand ami de Louis-Ferdinand Céline, Henri Mahé intègre des acteurs à des dessins animés grâce à son « simplifilm ». Entre Méliès et Cocteau, sa féérie, réalisée entre 1943 et 1944, manque toutefois de la splendeur visuelle propre à sublimer un scénario inepte. Ce film de décorateur s’avère essentiellement décoratif et il y a de jolies images variées mais celles-ci manquent de vie, à l’exception de celles où Georges Marchal déploie ses talents acrobatiques.

Les 1001 nuits (Philippe de Broca, 1990)

A Bagdad, une jeune fille condamnée à mort par le sultan invoque un savant qui fut téléporté dans le Londres contemporain pour la sortir des périlleuses situations où elle est entraînée.

Une sympathique fantaisie qui ne se prend pas au sérieux mais dont le rythme et le dynamisme sont, surtout dans la première partie, entraînants. Au bout d’un moment, les péripéties se font répétitives et la ringardise des effets spéciaux lasse…Mais peu importe car, en 1990, Philippe de Broca avait toujours très bon goût en matière de femmes. Catherine Zeta-Jones, 19 ans, est à peu près sublime. Merci à lui de l’avoir lancée au cinéma.

Christine (John Carpenter, 1983)

Un adolescent achète une voiture des années 50 qui tue les gens.

L’allégorie « Faust chez La fureur de vivre » est développée sans grand souci de cohérence et sans la moindre finesse; mention spéciale au personnage du garagiste dont l’abus de gros mots est affreusement caricatural. A partir d’un canevas similaire, Carrie offrait une vision de l’adolescence plus juste, moins stéréotypée. De plus, comme souvent chez John Carpenter, le rythme est un peu mou.

Cependant, les travellings sont élégants et la maîtrise plastique du cinéaste engendre de superbes morceaux de bravoure au premier rang desquels les morphings régénérants et la course de la voiture enflammée. Sa fameuse musique « atmosphérique » est également plus réussie qu’elle ne le fut. C’est donc pas si mal.

Que le diable nous emporte (Jean-Claude Briseau, 2018)

Une femme trouve un téléphone sur lequel se trouve des vidéos d’ébats amoureux et noue une amitié érotique avec sa jeune propriétaire.

Comme La fille de nulle part, Que le diable nous emporte est autoproduit. Le budget semble moins petit que dans le précédent car il y a maintenant deux appartements au lieu d’un pour faire office de décor et deux acteurs et trois actrices participent au film. Cette relative multiplicité des personnages permet à Jean-Claude Brisseau de créer des combinaisons plus variées que dans son film précédent. Un certain ludisme de la narration traduit une vision de l’amour et du sexe plus légère et épanouie, presque radieuse. Malheureusement, l’expression reste très théorique et l’impression qui demeure est celle d’un cinéaste ressassant ses obsessions sans beaucoup d’imagination. Un producteur, en plus de fournir de l’argent, eût permis à l’auteur de devoir face face à des « non » stimulants pour sa créativité. Non à ces dialogues littéraux, non à cette écriture ultra-schématique, non à ce mysticisme fatigué (on est loin de la poésie du sublime Céline même si la musique est la même) et, surtout, non à ces séquences onirico-érotiques au kitsch franchement embarrassant; peut-être qu’en 3D, leur lyrisme est plus convaincant mais malheureusement, Que le diable nous emporte n’est nulle part projeté en 3D. Les scènes saphiques sur fond d’écrans de veille Windows ont remplacé le bricolage inventif des séquences de trouille dans La fille de nulle part. Un perdant: le cinéma.

 

On borrowed time (Harold S. Bucquet, 1939)

Un orphelin et son grand-père immobilisent la Mort dans un arbre de leur jardin.

Des vertiges métaphysiques aussi profonds que dans le Septième sceau sont enfermés dans une sucrerie typique de la MGM. On borrowed times est une oeuvre extraordinaire où le jusqu’au boutisme du récit transfigure toute mièvrerie. Quelques fléchissements du rythme dus à son origine théâtrale n’empêchent pas ce film d’être tout à fait hallucinant.

Un ciel radieux (Nicolas Boukhrief, 2017)

Après un accident de voiture du à la pression professionnelle, un père de famille se réincarne dans la peau du jeune motard qu’il a percuté.

Nicolas Boukhrief s’est très bien tiré de l’adaptation du manga à dormir debout de Taniguchi. Le montage lui permet de juxtaposer les deux vies et de les assimiler à deux niveaux de conscience sans la lourdeur verbale de la bande dessinée (la voix-off est heureusement très peu présente). La souplesse de son découpage fluidifie le récit alambiqué. Peut-être eût-il pu se passer de faire figurer les deux personnages en même temps dans quelques scènes qui, de ce fait, gardent un parfum d’incongru…

Moins redondant dans sa narration, le cinéaste français se montre plus rentre-dedans -mais aussi plus simpliste- que le dessinateur japonais dans son traitement du conflit entre le salarié décédé et son employeur. Les parcs dans leurs couleurs automnales et les plages du nord de la France fournissent un écrin apaisant à la tragédie fantastique. Toutefois, l’épure des cadres et la fréquente distance de la caméra par rapport aux acteurs n’empêchent pas l’émotion d’affluer progressivement jusqu’à un dernier plan de l’ordre du génie pur. Conjuguant grandeur, élégance et tendresse pour évoquer une puissance spirituelle, Boukhrief se montre alors encore plus fort que Jacques Tourneur dans la séquence de résurrection de Stars in my crown.

La croisée des chemins (Jean-Claude Brisseau, 1975)

La fille d’un policier sort avec un jeune révolté contre la société…

Ce n’est qu’un des multiples axes d’un film foisonnant qui raconte finalement le fatal retour d’une jeune fille triste à une innocence rêvée. Tourné en amateur, ce premier long-métrage de Jean-Claude Brisseau est baroque, composite et même brouillon mais véritablement sublime. Le rythme est imparfait, la musique (BO du Mépris, cantate 147 de Bach) est ressassée et certains raccords ne semblent pas justifiés mais la tristesse aussi tranquille qu’absolue qui émane de cette oeuvre imprime durablement la mémoire.

La croisée des chemins est découpé en deux parties nettement distinctes. Le début montre l’héroïne avec son père policier et ses amis délinquants; la suite montre son exil dans une maison du sud de la France aux côtés d’un vieux garçon hanté par le souvenir de sa défunte mère.

La première partie exsude le désespoir social d’une façon grotesque, violente et typique des années 70. L’absence de moyens se fait parfois cruellement sentir parce que l’action qui fait avancer le récit est plus commentée que montrée. Toutefois, il y a de beaux moments comme lorsque le père parle à sa fille de sa mère. La langue employée par Brisseau (auteur et acteur) est alors magnifique.

Ensuite, le lyrisme bucolique le dispute à l’onirisme érotique au service de la mélancolie pure. ll faut voir le génial Lucien Plazanet, après qu’il a raconté sa vie lamentable, s’enivrer de pitreries afin d’oublier sa condition pour se rendre compte du déchirant humanisme qui animait déjà Jean-Claude Brisseau. Dès ce premier long-métrage, le cinéaste exprime sa profonde sensibilité à la douleur existentielle via une poésie d’ordre cosmique. Des visions superbes où, malgré la faible qualité d’image induite par le format super 8, Brisseau a réussi à capter des lumières incroyables, préfigurent Pique-nique à Hanging rock et matérialisent l’impossible réconciliation d’une jeune fille avec la Création.

Les vampires (Riccardo Freda, 1956)

Un journaliste et un policier enquête sur des meurtres de jeunes gens à Paris…

Les somptueux décors de Beni Montresor aussi bien que la photo et les trucages ingénieux de Mario Bava alimentent une fascinante atmosphère gothique. Réinventant le genre du film d’horreur délaissé depuis une bonne dizaines d’années, Riccardo Freda ne lésine pas sur les gargouilles, les rideaux qui frémissent et les couvercles de pianos qui tombent. Ce bric-à-bric morbide est l’écrin d’un récit tragique: celui d’une femme que son refus de vieillir conduit à un flirt de plus en plus rapproché avec la Mort. La sublime Gianna Maria Canale prête ses traits hiératiques et mélancoliques à cette héroïne. Il est dommage que le reste de la distribution ne soit pas à la hauteur et que le scénario n’exploite guère le potentiel dramatique de la relation entre le journaliste et la criminelle éperdument amoureuse de ce dernier. Bref, Les vampires est un beau film où l’inventivité et le raffinement plastiques (d’autant plus admirables que le budget fut minuscule) compensent la faiblesse de la dramaturgie. Il est en ceci typique de Freda.

 

L’oiseau bleu (Maurice Tourneur, 1918)

Deux enfants pauvres rêvent d’un pays merveilleux où un oiseau bleu leur promet le bonheur.

L’histoire tirée de Maeterlinck n’a aucune espèce d’intérêt dramatique et les trucages, lumières, accessoires et costumes, dont certains firent effet en leur temps et annoncent Le cabinet du docteur Caligari, ne font qu’accentuer la fausseté brinquebalante de l’oeuvre. L’oiseau bleu est un nouvel exemple de cette loi qui dit que les films réalistes et classiques vieillissent mieux que les bidouillages oniriques à base d’artifices divers et variés.

Nomads (John McTiernan, 1986)

Pendant qu’elle le soigne, une jeune neurologue est frappée par un fou ensanglanté qui meurt aussitôt. Plus tard, la neurologue a des hallucinations correspondant à la vie de cet homme qui était un ethnologue réputé qui venait d’emménager dans une banlieue américaine et avait commencé à enquêter sur des nomades urbains nihilistes et meurtriers.

Une série B encore plus fumeuse que ce résumé ne l’indique. C’est dire. Et laid (musique atroce) et mou qui plus est.

Fantasmes (Bedazzled, Stanley Donen, 1967)

Un pauvre type qui se suicide reçoit la visite du Diable qui lui propose d’exaucer sept voeux.

Série de sketches sans grand intérêt tant les images soignées de Stanley Donen (Cinémascope précis et couleurs « pop ») donnent l’impression de tourner à vide. L’arbitraire de la narration reposant sur les facilités offertes par un contexte irréaliste n’est guère compensé par l’inspiration comique et encore moins par l’approfondissement des caractères, qui restent conventionnels de bout en bout. A l’exception du passage avec les mouches, les gags sont rares et peu inventifs. Peter Cook, en diable version membre caché des Who, est tout de même amusant.

L’Atlantide (G.W. Pabst, 1932)

Aux confins de la Tunisie, un capitaine de l’armée coloniale se souvient d’une expédition dans le désert où il pénétra en Atlantide…

Du David Lynch avant l’heure. Le flou entre hallucination et réalité est suffisamment bien ménagé pour que le spectateur n’assimile pas les images qui se déroulent devant ses yeux à un délire sans objet. La forme concentrique du récit (trait de génie), la rigueur du montage, l’originalité des transitions, le splendeur des cadrages et le velouté des travellings permettent à la fascination de rester constante.

La fille de nulle part (Jean-Claude Brisseau, 2013)

Un veuf retraité recueille une jeune femme qui s’est faite tabasser devant son pallier. Bientôt, des évènements surnaturels ont lieu.

Ejecté du sérail après ses déboires judiciaires, Jean-Claude Brisseau a autoproduit son dernier film et l’a tourné dans son appartement parisien. Hanté par la vieillesse, le mystère de la mort et les jeunes filles désormais inaccessibles, il ne prend pas toujours soin d’inscrire ses obsessions dans un cadre naturel et réaliste. A cause d’une écriture mal dégrossie, La fille de nulle part apparaît souvent trop théorique (ainsi de la conversation avec le copain devant la Seine). De plus, Brisseau, qui interprète le rôle principal, est loin d’être un acteur-né et il faut du temps et beaucoup de bonne volonté au spectateur pour se faire à la faiblesse de son jeu. L’utilisation de l’adagietto de Mahler -le même que dans Mort à Venise– déçoit également de la part d’un cinéaste qui, avec ses précédents films, nous avait habitués à des choix musicaux plus originaux.

Les bavardages où le professeur semble découvrir la lune à propos de la finalité politique des textes sacrés sont certes plus risibles qu’autre chose tant ils sont filmés sans la moindre distance de la part du cinéaste mais ce serait limiter injustement la portée de l’oeuvre que de s’y arrêter. En effet, les considérations théologico-historiques des personnages apparaissent dérisoires au regard des dernières séquences qui font apparaître l’ensemble du film comme un beau songe mélancolique racontant une histoire finalement analogue à L’aventure de Mme Muir. Enfin, si l’extrême-modicité du budget appelle l’indulgence à plusieurs reprises, le metteur en scène réussit grâce à des moyens archaïques plusieurs tours de force qui démontrent le pouvoir du cinéma avec autant de force qu’un morceau de bravoure de Spielberg. Il parvient par exemple à distiller une sacrée frayeur avec une femme habillée d’un drap blanc.

Marie, légende hongroise (Paul Fejos, 1932)

La déchéance sociale d’une bonne mise enceinte.

Quoique le sujet soit très mélo, la douceur du style de Paul Fejos atténue le pathos. La longueur assez exceptionnelle de ses plans fait qu’il a parfois été qualifié de précurseur de Mizoguchi. C’est quelque peu exagéré car c’est réduire le style du plus grand des cinéastes japonais à un procédé parmi d’autres et c’est oublier que son art est nettement plus concentré, plus dur et plus réaliste que celui du plus cosmopolite des réalisateurs hongrois. En effet, quasiment dénué de dialogues, Marie, légende hongroise est une sorte de conte naïf. Le jeu très schématique d’acteurs (le dos voûté qui suppose l’accablement) qui composent des silhouettes plus que des personnages, les métaphores primaires (le plan sur les chatons symbolisant l’enfant à venir) accusent la mièvrerie des situations et l’artifice de la mise en scène. C’est cependant lorsque cette naïveté est assumée jusqu’à un hallucinant paroxysme que Marie, légende hongroise atteint une certaine beauté. Ainsi de la fin littéralement fantastique. Drôle de film en vérité.