Bona (Lino Brocka, 1980)

Dans un bidonville philippin, une jeune fille amoureuse d’un acteur de troisième ordre devient sa boniche.

L’attirance de la jeune fille pour le bellâtre n’est pas rendu suffisamment sensible, ce qui amoindrit la dialectique dramatique. Peut-être le ton, plus léger que celui de Insiang, aurait-il gagné à être franchement comique. En revanche, Lino Brocka nous gratifie, par la bande, d’un percutant documentaire sur les bidonvilles philippins. En particulier, la dérisoire aliénation de la jeunesse sous l’emprise culturelle anglo-saxonne est cocassement restituée.

The black marble (Harold Becker, 1980)

A Los Angeles, une policière est mise en équipe avec un ancien de la brigade des homicides devenu alcoolique. Les deux doivent enquêter sur le rapt d’un chien.

Faux polar, vrai film d’amour illuminé par Paula Prentiss, toujours superbe quinze ans après Le sport favori de l’homme. La tendresse du regard, les doux méandres de la narration, le sens de la rupture de ton et de la digression et la grande sympathie du couple central rendu crédible par la justesse des longues séquences consacrées au premier rencart font de The black marble un film très attachant.

Bianco, Rosso e Verdone (Carlo Verdone, 1980)

Un père de famille maniaque, un émigré muet et un puceau qui accompagne sa grand-mère se rendent voter.

Ce deuxième film de Carlo Verdone est plus abouti que le premier. Par rapport aux réalisateurs italiens de comédie des décennies précédentes, il a certes abdiqué toute ambition politique, sociologique, historique ou même simplement satirique mais c’est efficace. On se marre pas mal. Le comique est varié: Carlo Verdone fait son miel de crétins divers et mélange comique verbal, comique de situation et burlesque façon Harpo Marx. Grâce à la tendresse de l’auteur, à un joli thème de Ennio Morricone et à la touche de mélancolie finale, les personnages de la grand-mère et du petit-fils sont chargés d’une humanité vraie.

Un sacco bello (Carlo Verdone, 1980)

A Rome, un jour de mois d’août, un hippie retrouve son père à un feu rouge, un électronicien qui vit chez sa mère rencontre une jeune Espagnole qui ne sait pas où dormir et un rocker part avec un ami  à Cracovie pour draguer.

Carlo Verdone est un comique de télé que Sergio Leone lança au cinéma. L’intérêt de son premier film naît plus de ses talents de transformiste (il joue les trois rôles) que de ses talents d’auteur. C’est la queue de comète de la comédie italienne.

Cocktail Molotov (Diane Kurys, 1980)

Trois jeunes ratent mai 68 parce qu’ils sont partis en Italie.

Suite de Diabolo menthe. La complaisance de la réalisatrice par rapport aux médiocres aspirations de personnages égoïstes ou stupides est effarante. C’est d’autant plus dommage que plusieurs sujets intéressants, notamment la différences de classes sociales entre amoureux et amis, sont effleurés mais escamotés par l’écriture paresseuse et démagogique. Le film se résume à une invertébrée succession de saynètes qui oscillent entre l’insignifiance (les velléités comiques autour du personnage de Cluzet) et la fausseté d’un vouloir-dire mal canalisé (la tirade du flic déprimé). Une belle scène à sauver: celle de la manifestation ratée.

Le policeman (Fort Apache, The Bronx, Daniel Petrie, 1980)

Dans un commissariat du Bronx, un vétéran fait équipe avec un jeune ambitieux tandis qu’un tueur de flics sévit…

Un excellent scénario qui mêle habilement intrigue criminelle, constat social, questionnement moral et intimisme (l’inévitable histoire d’amour est superbement traitée) ainsi que la présence magnifique et émouvante de Paul Newman, soutenu par des seconds rôles parfaits, font de The Bronx un très beau polar.

Spetters (Paul Verhoeven, 1980)

Dans la banlieue de Rotterdam, une vendeuse de frites avide de s’élever socialement s’intéresse à trois copains dont un jeune champion de motocross.

Force est de constater que la générosité romanesque de la narration et la puissance vitaliste de la mise en scène l’emportent face à la laideur délibérée du décor, de la lumière, des acteurs, de la musique, des images de sexe parfaitement gratuites et des consternants clichés (l’homo refoulé qui s’accepte grâce à un viol) qui sous-tendent une Weltanschuung ne déviant jamais de son cynisme programmatique. Pas sûr toutefois que Spetters supporte une révision.

Du sang sur la Tamise (The long good friday, John Mackenzie, 1980)

A Londres à la fin des années 70, un caïd entend profiter de l’entrée de l’Angleterre dans le Marché commun pour devenir respectable mais une série de morts violentes altère ses plans.

Un bon polar qui mêle habilement stylisation plastique et saupoudrage documentaire. La nervosité de la caméra, l’inventivité des scènes de violence, une certaine sensibilité de coloriste et l’emphase de la musique vivifient un récit aux enjeux variés. Les docks londoniens ont rarement été aussi bien filmés. Scorsese a dû voir The long good friday avant de réaliser Les affranchis.

Baddegama/Village dans la jungle (Lester James Peries, 1980)

Dans la campagne sri-lankaise, un fermier est victime du sort que lui jette un vieil homme à qui il a refusé sa fille puis des magouilles de l’administrateur colonial.

La rigueur de la mise en scène et la beauté nue des cadres sont altérées par le ridicule nanardesque des images d’hallucination. Il y a une certaine beauté tragique dans le destin de ce personnage écrasé aussi bien par les mythes archaïques de sa communauté que par les subtilités de l’administration anglaise mais la narration aurait gagné à fusionner ces deux intrigues. Bref, c’est pas mal mais ça aurait pu être mieux, d’autant que les acteurs ont une belle présence.

 

Melvin et Howard (Jonathan Demme, 1980)

Dans le Nevada, un père de famille qui a du mal à joindre les deux bouts recueille Howard Hughes après un accident de moto…

La partie consacrée aux déboires économico-sentimentaux du jeune couple est un peu répétitive et manque d’ampleur mais le testament relance joliment le récit. Les mouvements de caméra sont parfois ostentatoires. Un film assez sympathique.

Un petit cercle d’amis (Rob Cohen, 1980)

Au tournant des années 70, les relations de deux étudiants et une étudiante engagés dans l’action gauchiste.

En dépit de l’inspiration avouée de Ezra Sacks et Rob Cohen, à savoir Jules et Jim, le récit se contente de faire participer ses trois héros à des événements sociologiquement significatifs sans affiner leurs relations ni même faire en sorte que ces événements affectent profondément leur psychologie. In fine, les enjeux politiques s’effacent complètement devant l’historiette sentimentale. Du fait de cette carence de l’écriture, l’emphase du traitement est parfois un peu ridicule. Les somptueux thèmes musicaux de Jim Steinman, arrangés à toutes les sauces, ainsi que la qualité des comédiens -sutout Brad Davis et la délicieuse Karen Allen- font quand même de cette chronique nostalgique un plaisant divertissement.

Je vais craquer (François Leterrier, 1980)

Un cadre père de famille retrouve un copain d’adolescence devenu acteur et vit une crise existentielle.

Adaptation d’une bande dessinée de Gérard Lauzier amusante mais superficielle du fait d’une mise en scène qui ne fait guère plus qu’illustrer le texte. Il en résulte que les personnages se réduisent à leurs caricatures (exemple: l’amoureuse foldingue jouée par Anémone). Les illusions hédonistes du petit-bourgeois sont joliment brocardées mais la portée de la satire s’étrique au fur et à mesure que le film se concentre sur l’itinéraire, attendu, du héros. Bref, Je vais craquer aurait pu être une grande comédie subversive, c’est simplement un plaisant divertissement. C’est déjà pas mal.

Extérieur, nuit (Jacques Bral, 1980)

Un jeune musicien vient s’installer chez un ami écrivain avant de s’amouracher d’une conductrice de taxi.

L’intrigue n’a pas grande importance. L’environnement parisien est réduit à des lumières de phare et des arrières-plans flous. Il y a peu de plans d’ensemble. Assez rapidement, la chronique socio-amicale tend vers l’abstraction d’une pure histoire d’amour. Alors, par de tout autres moyens, Jacques Bral retrouve quelque chose du romantisme urbain et désespéré du Carné de Quai des brumes. Si son lyrisme paraît parfois un peu fabriqué (la musique originale et entêtante mais hyper récurrente, certains dialogues sentencieux ou sursignifiants), il atteint à une sorte de vérité incandescente à force de filmer des personnages, excellemment interprétés, dont les réactions essentiellement instinctives défient l’analyse psychologique ou sociologique. C’est par exemple cette scène sublime où Cora, après que Léo lui ait déclaré sa flamme, s’arrête en plein périphérique et sort de sa voiture.

Le magnétisme extraordinaire de Christine Boisson, sa sensualité légèrement androgyne, sa fébrilité et sa violence latente lui permettent d’incarner cette jeune conductrice de taxi aussi instable émotionnellement qu’opiniâtre dans la poursuite de son rêve avec une présence à même de provoquer la plus intense des fascinations. Christine Boisson dans Extérieur, nuit, c’est pour moi une révélation de l’acabit de Louise Brooks dans Loulou ou de Sandrine Bonnaire dans A nos amours. Une révélation qui pouvait laisser présager une bien plus grande carrière qu’elle n’a eue.

Enquête sur une passion (Bad timing, Nicolas Roeg, 1980)

A Vienne, une jeune Américaine victime d’une overdose est conduite à l’hôpital par son amant psychanalyste…

Le film retrace ensuite le passé du couple à travers une narration exagérément alambiquée. Nicolas Roeg fait partie de ces cinéastes qui, dans les années 1970, sont passés pour des expérimentateurs en recyclant les procédés les plus éculés du cinéma muet. Je pense à l’insertion de séquences figurant ce à quoi un personnage est censé penser. Cet exemple suffit à révéler la conception plate et littérale du cinéma qui anime l’auteur. Cet ancien directeur de la photographie aime aussi faire mumuse avec ses focales tel qu’en témoigne cette séquence en champ-contrechamp où, à chaque raccord, l’arrière plan devient de plus en plus flou, sans que l’on ne sache vraiment pourquoi. Chansons pop et standards de la musique classique sont très présents, comme s’ils étaient censés suppléer l’absence d’expressivité de la mise en scène. Comme ils semblent souvent plaqués sur les images, ils ne font que redoubler l’aspect artificiel de cette mise en scène; en dépit de la qualité de l’interprétation de Art Garfunkel et Theresa Russell (Keitel, lui, est ridicule).

Impuissant à rendre sensible la substance dramatique et humaine de cette liaison entre un psychanalyste qui se croit affranchi des carcans sociaux et une jeune paumée dont l’insaisissabilité avive les instincts possessifs de son amant, le réalisateur multiplie donc les effets d’esbroufe pour montrer qu’il est bien présent derrière la caméra. Nicolas Roeg pourrait n’être que prétentieux et incapable. Il se révèle vil et détestable lorsqu’il enchaîne arbitrairement et brutalement une scène d’amour avec un gros plan sordide du type trachéotomie ou avortement.

Eugenio (Luigi Comencini, 1980)

Sa fugue conduit les parents d’un garçon de 10 ans à s’interroger sur leur rapport à leur enfant.

Eugenio est peut-être la variation la plus amère de Comencini autour de son thème fétiche: l’enfant en mal d’amour. Le désespoir est d’autant plus glaçant qu’il est tranquille, à l’opposé de l’apothéose lacrymale de L’incompris. Avec sa finesse coutumière, l’auteur brocarde une société tellement rongée par l’individualisme (sexe, carriérisme, lubies politiques) que les jeunes adultes négligent leur devoir le plus élémentaire: s’occuper de leur progéniture. Le constat désenchanté sur son époque n’implique pas chez lui de discours réactionnaire puisque qu’il montre aussi les tares de la société patriarcale à travers l’attachant personnage du grand-père joué par Bernard Blier. Il le fait avec simplicité et humour. Quoique la narration, faite essentiellement de flash-backs, ne soit pas aussi ramassée et synthétique que celle de ses chefs d’oeuvre de premier ordre, le sens de l’observation de Comencini reste aguerri, son trait reste piquant et, ainsi qu’en témoigne le moment où la mère se cogne à une étagère après que son fils lui ai sauté dessus, il met en scène les effusions de tendresse comme personne.