Katyn (Andrzej Wajda, 2007)

De l’invasion conjointe de 1939 par les Allemands et les Russes jusqu’au début du joug communiste, la seconde guerre mondiale vue par des officiers polonais massacrés à Katyn et leurs familles.

A grand sujet, forme épique. La caractérisation des personnages est simple, le récit entraîné par leur évolution reste schématique et les attentes narratives du spectateur peuvent être déjouées par la fin; fin qui, réflexion faite, s’avère parfaitement logique. Le terrassant dernier plan, une pelletée de terre qui recouvre la caméra, est typique de l’inspiration symboliste de l’oeuvre. Quarante ans après Cendres et diamants, les films d’Andrzej Wajda n’ont rien perdu du souffle visuel qui les fit connaître en Occident au milieu des années 50. Son sens de l’allégorie n’a d’égal que l’envergure de ses mouvements d’appareil (une envergure qui se révèle toutefois inutile et ostentatoire dans la séquence du chant des prisonniers). Ce talent puissant et abstracteur fait de lui le cinéaste idéal pour filmer l’Histoire. L’ouverture, qui montre deux foules de Polonais se croisant sur un pont, pourchassés d’un côté par les Russes et de l’autre par les Allemands, a la fulgurante puissance d’évocation d’un grand film muet. En quelques secondes, petite et grande histoire sont présentées. Cependant, il est dommage que la musique de Penderecki fasse souvent redondance avec les images.

Cette virtuosité glacée, aux confins de l’académisme, s’avère finalement un bon antidote aux divers poisons sécrétés par le sujet: dérive mélodramatique et dérapage politique. Le sujet est tellement fort qu’un traitement impeccable sur les plans didactiques et visuels suffit à faire de Katyn un film émouvant et important; un film d’autant plus important en France que beaucoup de Français, notamment parmi les soi-disant intellectuels, ont toujours du mal à accepter la vérité sur ce massacre, le mensonge communiste subséquent et, plus généralement, le terrible sort des Polonais qui furent abandonnés aux nazis puis aux Soviétiques par leurs alliés occidentaux. L’infamie sournoise et ignare de la critique du Monde (le « journal de référence ») témoignait encore de ce problème de mémoire en 2009.

 

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Tarass l’indompté/Les insoumis/Les indomptés (Marc Donskoï, 1943)

Pendant la Grande guerre patriotique, une famille russe fait face à l’occupation allemande.

J’aurais bien aimé voir les puritains de la critique affectant l’indignation devant La liste de Schindler démontrer en quoi le film de Spielberg est moins tolérable que la scène de « Shoah par balles » que Marc Donskoï a tenu, contre la censure communiste refusant un focus sur les Juifs, à faire figurer dans Tarass l’indompté. Sans état d’âme, le réalisateur reconstitue le très récent massacre de Babi Yar en employant, parallèlement à des plans symbolistes sur le ciel noir, les procédés dramatisants du tout-venant hollywoodien.

Cette séquence à ma connaissance unique dans le cinéma mondial des années 40 est assez décorrélée du reste d’un film qui suit une famille russe face aux Allemands. Une pointe de grandiloquence soviétique altère la force simple de belles séquences à hauteur d’hommes (tel les rencontres entre le père et le médecin juif). Le trait est souvent épais mais le lyrisme visuel de Donskoi élève régulièrement la tonalité de l’oeuvre. Notamment, ses horizons sont dignes de John Ford.

Le fou de guerre (Dino Risi, 1985)

Dans le désert de Libye pendant la guerre, une unité de médecins italiens se retrouve commandée par un fou.

Dans une séquence capitale, le personnage du fou interprété par Coluche se fait examiner par des psychiatres. Après avoir facilement déjoué les pièges tendus par les premiers tests, il révèle sa psychose en parlant à une photo de petit garçon. La folie, dont les effets dévastent ses subordonnés, est alors montrée comme le dérèglement d’affects filiaux et c’est émouvant car assez fin. Malheureusement, le fragile équilibre de la séquence est rompu lorsque sa crise mène le personnage à crier, à s’accrocher à une table et à dire des textes peu crédibles. Ce fragment reflète bien l’ensemble d’une oeuvre qui, en basculant parfois dans l’outrance et le vouloir-dire, gâche sa singulière poésie. C’est d’autant plus dommage que Risi a un vrai génie pour rendre naturel le saugrenu, tel qu’en témoigne le bel enterrement du chacal.

 

Our time will come (Ann Hui, 2017)

Dans Hong-Kong occupé par les Japonais, après avoir aidé son ancien professeur à fuir, une institutrice s’engage de plus en plus dans la Résistance.

Retour en forme de Ann Hui avec cette véritable épopée. Comme elle l’a dit à la Cinémathèque de Bercy: « je me sens d’autant plus hong-kongaise que l’identité hong-kongaise est aujourd’hui menacée ». Ainsi, pour exalter le combat des East River brigades contre l’envahisseur japonais, elle s’approprie délibérément un style qui ne fut pas le sien à l’époque mais qui reste -à tort ou à raison- associé à l’âge d’or du cinéma HK. Elle filme les fusillades avec un découpage heurté et stylisé visiblement inspiré de Tsui Hark et John Woo. Cette fantaisie spectaculaire peut légitimement choquer le spectateur occidental habitué, lorsqu’il s’agit de résistance au cinéma, à l’austère solennité de L’armée des ombres. La très fulgurante virtuosité de la réalisatrice est patente aussi bien dans les scènes d’action que dans les moments de suspense ou d’émotion. Très réussi dans le détail, Our time will come déçoit pourtant car la fresque, hétérogène et discontinue, n’atteint pas la profondeur romanesque que ses prémices laissaient présager. Ann Hui va jusqu’à interrompre régulièrement le récit avec des inserts pseudo-documentaires où des acteurs jouent d’anciens résistants racontant leur combat. Ce frustrant procédé paraît stérile et contre-productif jusqu’au beau panoramique final qui synthétise les deux temporalités: c’est la naissance d’une nation qui nous a été montrée.

Le sable était rouge (Beach red, Cornel Wilde, 1967)

Pendant la seconde guerre mondiale, des troupes américaines entreprennent la conquête d’une île du Pacifique…

Ce qui frappe d’abord, ce sont les vingt premières minutes consacrées à la progression des hommes qui débarquent. Quasiment pas de dialogue, aucune caractérisation individuelle des fantassins, uniquement la guerre et ses détails gores. Avant de tourner Il faut sauver le soldat Ryan, Spielberg a probablement vu ce film dont des réminiscences se retrouvent également dans La ligne rouge (la mélancolie détachée, la voix-off très présente, l’importance de la nature) et dans Lettres d’Iwo Jima (le contrechamp japonais).

Cette modernité d’approche se traduit également en termes stylistiques. Les habituels flashbacks qui permettent de présenter les personnages ont ici la forme d’images fixes. Cette originalité formelle donne à Beach red des allures de film de Fuller revu par Alain Resnais. Loin d’être stérile, le parti-pris s’avère payant sur le plan émotionnel, l’immobilité de l’image accentuant l’éloignement du souvenir.

Même s’il ne convainc pas à 100% à cause de quelques coups de mou au niveau du rythme et d’un découpage qui n’a pas la vivacité d’un Fuller ou d’un Walsh, Beach red est un beau film où la conviction pacifiste de l’auteur se traduit par des idées variées et parfois touchantes (la fin, aussi simple que terrible).

1 homme de trop (Costa-Gavras, 1967)

Dans les Cévennes, des maquisards délivrent douze prisonniers mais un intrus s’est glissé parmi eux.

1 homme de trop n’est pas un film « sur la Résistance » mais est un film où la Résistance sert de cadre à l’exploitation de recettes d’écriture conventionnelles (le suspense autour de la botte allemande…) et de procédés spectaculaires (le film est une succession de coups de mains) qui nuisent à la crédibilité et à la justesse des situations représentées. De plus, les ambitions « westerniennes » de Costa-Gavras ne sont pas vraiment concrétisées faute de rigueur dans le découpage (l’introduction est d’une lamentable confusion). Les mouvements d’appareil abondent et ne sont pas toujours justifiés mais engendrent parfois des effets intéressants: ainsi du rapide éloignement de la caméra lorsque le camion poursuivi sort de la route de montagne qui étonne tout en précisant la topographie. Bref, 1 homme de trop est une superproduction qui se laisse regarder, notamment parce que son rythme est haletant, mais qui ne joue pas dans la même catégorie que L’armée des ombres.