Le passage du Rhin (André Cayatte, 1960)

Après la défaite de 1940, un journaliste et un boulanger sont faits prisonniers et envoyés en Allemagne…

Ce n’est pas un film à thèse car André Cayatte n’y assène nul message. Tout au juste relativise t-il l’ignominie du peuple allemand quinze ans seulement après la fin de la guerre. En revanche, c’est un film dont les personnages et les situations s’avèrent des véhicules à idées et les séquences des prétextes à confrontations morales. Ainsi, la scène d’amour avorté sert à interroger le spectateur sur la conduite du héros: est-ce bien ou pas bien? Le dessein d’ensemble est trop voyant pour ne pas sembler artificiel car la mise en scène manque de détails justes et de vitalité. La direction d’acteurs est particulièrement pataude. La variété des époques, des lieux et des personnages qui aurait pu engendrer une profusion romanesque ne nourrit qu’un récit étriqué, au rythme excessivement lent, où l’opposition des  trajectoires des deux soldats est schématiquement matérialisée par le montage parallèle. Bref: sans cesse la conception préalable du dissertant se fait jour au détriment de la vérité immédiate et sensible de la mise en scène.

Le temps du châtiment (The young savages, John Frankenheimer, 1960)

Un procureur est chargé par son chef d’envoyer à la chaise électrique le fils de son ancienne fiancée qui a poignardé un jeune aveugle avec deux copains.

Un film démonstratif (mais nuancé) et un peu lourdaud dans son esthétique post-wellesienne mais assez bien mené pour ne pas ennuyer.

 

Ce soir ou jamais (Michel Deville, 1961)

Dans un appartement parisien, un jeune dramaturge et de non moins jeunes comédiens attendent la vedette de la pièce et font passer des auditions.

Les actrices sont joliment filmées mais la faiblesse du prétexte, la nullité des développements et l’antipathie des personnages rendent démesurée la longueur de l’oeuvre. Vain.

Le bel Antonio (Mauro Bolognini, 1960)

A Catane, l’impuissance d’un soi-disant séducteur met en péril son mariage arrangé avec une fille sublime.

La satire du patriarcat sicilien recèle des moments amusants dont le meilleur est l’ellipse de la mort du père, sommet d’humour noir. La mise en scène de Mauro Bolognini met bien en valeur les jolis décors intérieurs mais elle est un peu amidonnée. Assumer pleinement le genre comique en insufflant plus de mordant et de vivacité n’eût pas nui à la force dramatique. Les acteurs -en particulier Pierre Brasseur- sont très bons mais on ne voit pas assez Claudia Cardinale (alors qu’on voit beaucoup Marcello Mastroianni).

De la veine à revendre (Andrzej Munk, 1960)

Avant, pendant et après la guerre, l’histoire d’un Polonais victime des circonstances.

L’extrême veulerie de ce personnage, que l’on suit pendant deux heures non-stop, le rend particulièrement antipathique. Son histoire est d’autant moins intéressante que les rebondissements visant à montrer l’ « absurdité » de la société sont les fruits d’une écriture paresseuse donc visible. Les effets ostentatoires du montage (accélérés, musique sursignifiante…) accentuent l’impression d’arbitraire qui émane de ce film des plus déplaisants.

 

L’homme aux cent visages (Dino Risi, 1960)

Un acteur raté fait fortune en utilisant ses talents pour escroquer.

Quoique ce grand shakespearien ne soit pas très crédible lorsqu’il fait semblant de mal jouer Hamlet, Vittorio Gassman est l’atout maître de cette comédie qui a des allures de film à sketchs. L’inventivité renouvelée des épisodes (l’ampleur graduelle des escroqueries va de pair avec celle des quiproquos), le réalisme du cadre et le maintien d’une certaine logique dans le comportement des personnages -aussi comiques soient-ils- maintiennent croissant l’intérêt du spectateur même si le récit demeure superficiel. Très plaisant.

Les rôdeurs de la plaine (Flaming star, Don Siegel, 1960)

Une famille où la mère est indienne et le père est blanc est tiraillée au moment où une nouvelle guerre avec les Indiens est imminente.

Ce film avec Elvis ne ressemble pas à un film avec Elvis. D’abord, il n’y chante que dans le générique et dans la scène de fête familiale qui ouvre le film. Ensuite, l’oeuvre est d’un jusqu’au-boutisme pessimiste qui, même considéré dans le cadre général de la production hollywoodienne de l’époque, étonne. Don Siegel met en scène le drame de ce métis victime du rejet des différentes communautés avec la franche dureté qui lui est propre. Son découpage est sec, utilisant bien le Cinémascope, et les scènes d’action sont parsemées de notations très violentes comme lorsque le personnage de Presley cogne la tête d’un cow-boy qui a mal parlé à sa mère. Sans être un comédien exceptionnel et en dépit d’un brushing toujours impeccable (seule concession à son image), la star ne peine pas à être crédible dans le rôle de ce jeune homme ombrageux et très proche de sa maman. Quelques articulations de scénario un peu faciles n’empêchent pas Les rôdeurs de la plaine de s’avérer un très bon western, rappelant fortement lors de ses premières séquences La Prisonnière du désert sans avoir à rougir de la comparaison.

Ailleurs l’herbe est plus verte (Stanley Donen, 1960)

Une lady tombe dans les bras d’un millionnaire américain venu visiter le château de son mari.

Les ressorts théâtraux sont patents mais la finesse des dialogues, la classe de la distribution, la splendeur de l’enrobage Technirama et la hauteur de vue d’un récit où chaque personnage a sa dignité font qu’il serait stupide de faire la fine bouche devant cette comédie presque aussi étincelante que du Guitry circa-1936.

Il vigile (Luigi Zampa, 1960)

Après avoir harcelé le maire pour obtenir le poste, un chômeur devient enfin motard…

Encore une fois, Alberto Sordi s’avère l’acteur idéal pour Luigi Zampa tant il incarne avec humanité la veulerie et l’opportunisme. L’auteur se fait ici le contempteur acéré d’une certaine tendance de la société italienne: passe-droits et petits arrangements font le miel de tout le monde, du chômeur au maire (excellent Vittorio de Sica) en passant par la vedette de passage en ville (cocasse apparition de Sylva Koscina dans son propre rôle). La drôlerie perpétuelle n’empêche pas l’amertume sous-jacente d’affleurer ici et là. La justesse maintenue de l’écriture et le naturel de la mise en scène évitent que les personnages de cette fable implacable ne soient réduits à des caricatures. Seule la scène du tribunal trahit quelque peu la vérité psychologique du (anti)héros. Elle n’empêche pas Il vigile de s’avérer un joyau méconnu de la comédie italienne.

L’inassouvie (Dino Risi, 1960)

Un dandy désabusé s’entiche d’une actrice de péplum…

La transformation d’un cynique au contact d’une fille de peu est joliment appréhendée dans ce drame pas du tout comique. L’interprétation de Peter Baldwin, idéal mélange d’élégance et d’inconsistance mondaine, sied parfaitement au rôle principal tandis que la virtuosité de Dino Risi (pertinence de l’utilisation des panoramiques, de l’écran large et des contrastes) restitue les personnages et les lieux (baie de Capri, rues de Rome) avec souplesse et précision. On regrettera cependant la dernière partie qui voit le récit évoluer en un drame de la jalousie attendu et légèrement répétitif.

Un cadeau pour le patron (Surprise package, Stanley Donen, 1960)

Un mafieux américain expulsé dans son pays d’origine, la Grèce, tente de voler la couronne d’un roi déchu.

Stanley Donen parvient à animer ses amusants croquis d’une vie véritable, notamment en peignant l’inculture de ses personnage avec une certaine tendresse. Sympathique et prestement rythmée, Surprise package est une bonne comédie policière à laquelle, toutefois, la couleur manque cruellement.

Chérie recommençons (Once more, with feeling!, Stanley Donen, 1960)

Un chef plaqué par sa femme harpiste tente d’embaucher celle-ci dans son nouvel orchestre…

Comédie de remariage adaptée d’une pièce de théâtre et tournée en Angleterre. Le déroulement est particulièrement statique, les décors luxueux mais uniformes. Les couleurs pastels sont agréables et quelques gags sont drôles mais cette timide stylisation, au service d’une dramaturgie absolument conventionnelle, tourne à vide. Les personnages demeurent à l’état de marionnettes archétypales.

Le détachement féminin rouge (Xie Jin, 1960)

Dans la Chine des années 30, des servantes exploitées rejoignent l’armée communiste…

Si les mauvais esprits auront beau jeu de moquer la propagande communiste parfois littérale, les cinéphiles ouverts d’esprit apprécieront à sa juste valeur un des plus purs exemples de cinéma épique, c’est-à-dire de cinéma qui participe à l’imaginaire fondateur d’une nation, qui soient. Evidemment, la nuance n’est guère de mise (pas plus que dans Le cuirassé Potemkine ou Naissance d’une nation) mais le récit, un peu répétitif, n’est pas dépourvu de dialectique. Ainsi, il s’agira pour la jeune héroïne d’apprendre à maîtriser ses pulsions vengeresses pour les mettre au service d’une lutte plus grande qu’elle. Oscillant entre magnifiques gros plans de visages et amples mouvements d’appareil qui dévoilent les cohortes en action, Le détachement féminin rouge raconte comment l’individu prend conscience du collectif auquel il appartient. C’est un schéma typique de la propagande (communiste ou nationaliste) mais on ne va pas demander à un récit épique d’être original, on va demander au cinéaste de le magnifier et de partager sa conviction.

Et force est de constater que le talentueux Xie Jin a les moyens de son ambition. Il sait mettre en scène l’action guerrière avec clarté tout en ayant un véritable sens visuel qui lui permet de composer de nombreuses images marquantes. Le revers de la médaille est que cette beauté savamment apprêtée contrarie parfois le bruit et la fureur des combats. Mais l’artifice de la représentation fait partie du contrat de ce genre de film. Il faudrait être sacrément mesquin pour prendre à la rigolade une séquence aussi puissamment lyrique que celle où la jeune guerrière récupère la sacoche enterrée de son mentor assassiné.

Quant aux père la-vertu s’effarouchant d’un discours maoïste et perdant de vue la dialectique de l’Histoire, je leur rétorquerai que, se passant vingt ans avant l’accession de Mao au pouvoir, Le détachement féminin rouge, conte avant tout le développement d’une rébellion contre un ordre inique et qu’il faudrait être fichtrement crispé sur ses positions bourgeoises pour nier la légitimité de cette rébellion.

Un taxi pour Tobrouk (Denys de La Patellière, 1960)

En 1942 dans le Sahara, quatre soldats français essaient de regagner leur base après avoir capturé un capitaine allemand.

Certains dialogues (de Michel Audiard) sont savoureux mais, excessivement littéraires et théoriques, ils ôtent une bonne part de réalisme à cette démonstration de « l’absurdité de la guerre ». Soumis à une telle écriture théâtrale, le déroulement des péripéties dans le désert n’a pas le naturel des grands films de guerre américains et a quelque chose de scolaire, d’appliqué, voire de prévisible. Les acteurs sont sympathiques mais ils campent des stéréotypes plus qu’ils n’incarnent des humains de chair et de sang. Par ailleurs, la musique redonde souvent.

Les ficelles dramatiques ont beau apparaître parfois, Un taxi pour Tobrouk se regarde cependant avec intérêt.  La mise en scène de Denys de La Patellière, précise et pudique, insuffle une certaine dignité aux personnages. Le réalisateur montre sans appuyer, ne s’appesantit pas et sait se passer de son encombrant dialoguiste. Il y a même quelques beaux éclats, tel le travelling qui recadre les croix au moment du départ. La fin doit sa force inaltérée à sa rapidité (je ne parle pas de la dernière séquence, rajoutée suite aux projections-tests, mais de l’avant-dernière). En somme, il s’agit d’un film honnête, dans tous les sens du terme.

Normandie-Niemen (Jean Dréville, 1960)

En 1942, des aviateurs ralliés à la France libre sont envoyés sur le front russe…

Quel sujet plus adapté à la première coproduction franco-soviétique de l’histoire du cinéma que l’épopée du seul escadron français qui combattit aux côtés des Russes pendant la seconde guerre mondiale? Fiction qui prétend cependant à l’édification des spectateurs, Normandie-Niemen se situe entre le film de guerre classique américain (en plus théâtral) et le film institutionnel à volonté didactique. Ce didactisme n’a heureusement guère d’incidence sur le récit mais se traduit par les interventions d’une voix-off parfois envahissante. L’utilisation de cette voix-off donne par ailleurs lieu à quelque chose d’assez inédit: c’est la première fois que je voyais des images d’archives commentées en tant qu’images d’archives  au sein d’une fiction classique. Intéressante embardée de la fiction vers la réalité qui cependant n’altère pas sa crédibilité.

Sans avoir la grâce d’un chef d’oeuvre de Hawks, Normandie-Niemen est un film droit, honnête et même émouvant dans l’évocation de la camaraderie des soldats comme dans celle de la gloire durement acquise de l’escadron. L’honnêteté se manifeste à travers l’absence de sous-intrigue sentimentale ainsi que par la dramatisation des conflits entre Français libres de la première heure et soldats d’Afrique du Nord ralliés après le débarquement de novembre 1942. Qu’un des officiers, montré sans mesquinerie et avec une certaine noblesse, affirme à un camarade qui le chicane sur son engagement tardif : « bien sûr que j’ai déjà tiré pendant cette guerre: j’ai abattu des Anglais parce que je suis un soldat et que j’obéis aux ordres » témoigne d’une louable franchise de la part des auteurs. Normandie-Niemen bénéficie enfin d’une excellente distribution d’acteurs pas très connus mais formidables (le doubleur Marc Cassot, Pierre Trabaud, Giani Esposito…).

Les criminels (Joseph Losey, 1960)

Un caïd sort de prison, commet un vol puis retourne en prison…

Le scénario est un peu alambiqué et manque d’unité dramatique mais la mise en scène de Losey, ultra-rigoureuse, est d’une grande force. Sa gestion de l’espace est magistrale. Moins réaliste que dans ses films américains, le style intègre des éléments d’expressionnisme pour insuffler encore plus de folie et de violence.  Soutenue par le jazz de Johnny Dandkworth (qui va bientôt signer la B.O de Chapeau melon et bottes de cuir), la séquence d’émeute est ainsi particulièrement impressionnante. L’importance donnée aux décors dans la caractérisation des personnages (voir les posters sur les murs) colore un film qui aurait pu pécher par aridité. L’auteur porte un regard distancié sur ses personnages qui fait ressortir l’ironie tragique de leur destin. Le début, avec le chanteur qui commente l’action, a même quelque chose de discrètement brechtien. Brillant.