Les gladiateurs (Demetrius and the gladiators, Delmer Daves, 1954)

Sous le règne de Caligula, le chrétien qui avait récupéré la tunique du Christ est condamné à devenir gladiateur.

De la finesse dans la caractérisation des personnages secondaires (sauf l’empereur), l’opulence de la direction artistique et la précision enlevée de la mise en scène n’empêchent pas le drame de ce chrétien gladiateur d’apparaître finalement schématique et attendu.

Châteaux en Espagne (René Wheeler, 1954)

La secrétaire d’un homme mort dans l’avion pour Madrid s’entiche du frère de ce dernier, torero de son état.

René Wheeler tente un truc en mélangeant romanesque et documentaire mais ça ne fonctionne pas du tout car la mise en scène sans éclat ne restitue aucunement la fougue latente du sujet. Même Danielle Darrieux a l’air de s’ennuyer.

They rode west (Phil Karlson, 1954)

Un chirurgien frais émoulu se pointe dans une garnison de cavalerie aux prises avec les Indiens.

Malgré un dénouement un peu facile, l’opposition entre le chirurgien humaniste et l’officier intransigeant est plus subtilement menée qu’il n’y paraît. Ainsi, les désastreuses conséquences des bonnes intentions du héros sont bien montrées. Les ficelles -notamment la schématique caractérisation des personnages- sont quand même trop épaisses pour nous passionner d’autant que les acteurs sont loin d’être sensationnels et que, quoiqu’en disent certains, Phil Karlson n’est pas un metteur en scène très intéressant. Il n’y a qu’à comparer la façon, banale, dont il filme les cohortes de tuniques bleues dans l’Ouest à celle de John Ford pour s’en rendre compte. Bref, bof.

Chasse au gang (Crime wave/The city is dark, André de Toth, 1954)

A Los Angeles, deux malfrats en cavale s’incrustent chez un ancien co-détenu en liberté conditionnelle.

L’alliage entre le réalisme imprimé par une photographie façon reportage et la tension spectaculaire insufflée par un découpage d’une parfaite sécheresse fait de Crime wave une pépite du film noir. Les qualités de présence des acteurs, notamment Sterling Hayden et ses cure-dents, empêchent la concision de virer à l’aridité schématique. La fin, quelque peu édifiante, contrecarre le désenchantement judiciaire naturellement exprimé par le récit.

 

Derniers chrysanthèmes (Mikio Naruse, 1954)

Après la guerre, des geishas vieillissantes tentent de joindre les deux bouts…

Le très austère traitement de Naruse (l’image est une des plus grises jamais vues au cinéma) en rajoute un max dans le côté sinistre de ce film essentiellement constitué de scènes où des bonnes femmes moches (Hideko Takamine manque cruellement!) parlent de sujets sordides (prêts d’argent, veulerie des hommes…) dans des intérieurs vides. Il n’y a que la fin qui introduise un peu de gaieté donc de nuance donc de vie. Derniers chrysanthèmes ne vous fera pas aimer Naruse.

La lance brisée (Edward Dmytryk, 1954)

A sa sortie de prison, le fils, rejeté par ses frères, d’un puissant baron du bétail se rappelle les événements précédant son incarcération.

La fausseté du suspense autour du flashback n’a d’égal celle d’oppositions familiales se voulant tragiques. Ce qui conduit au duel final est complètement tiré par les cheveux. Plus de rigueur dans la narration aurait été salutaire car La lance brisée contient de belles choses; ainsi les rapports entre le riche propriétaire et son épouse indienne. Il faut également préciser que Spencer Tracy et Richard Widmark, tous deux excellents, font partiellement oublier les gros fils blancs du récit.

Tiefland (Leni Riefenstahl, 1954)

En Espagne, un marquis spoliant son peuple s’entiche d’une danseuse gitane…

Ce qui frappe d’emblée, c’est la vacuité de l’ensemble. Tiefland étant le plus cher des films en Noir&Blanc mis en oeuvre pendant le IIIème Reich (bien que sorti en 1954), on se demande, à l’instar de Goebbels jaloux du traitement de faveur accordé par son Führer à la belle, à quoi ont servi les 8,5 millions de RM engloutis dans la production.

Wikipedia m’apprend que le tournage se déroula notamment en Espagne, dans les Alpes et dans les Dolomites mais lorsque j’ai vu les scènes de montagne, j’ai cru qu’elles avaient été mises en boîte sur des plateaux plus minables que les plus minables des plateaux de la RKO.

Certes, le « style » de la réalisatrice de La lumière bleue, son goût pour les halos lumineux, n’est pas pour rien dans cette impression d’artifice à l’image mais les panoramas ressemblent vraiment à des toiles peintes. De plus, le vide et le peu de variété des plans de village accentuent cette impression d’un film tourné avec trois fois rien.

Ce dénuement de la mise en scène va de pair avec un récit schématique au possible et des personnages tout à fait inconsistants. Des acteurs médiocres desservis par une consternante post-synchronisation n’aident pas non plus à incarner la succession de niaiseries faisant office de narration.

Ainsi, disposant d’un crédit quasi-illimité pour ressusciter cinématographiquement le romantisme allemand, la numéro 1 du cinéma nazi n’a accouché que d’une ribambelle de pauvres clichés visuels dépourvue de sève.

Si besoin en était, Tiefland rappelle donc combien Leni Riefenstahl était une réalisatrice de troisième ordre. Dénuée d’instinct dramatique, incapable de diriger des acteurs et inapte à saisir tout geste vrai, son talent qui se limite à la confection de chromos révèle un rapport parfaitement superficiel à son matériau.

P.S: quant à la lecture subversive de l’histoire (tirée d’un opéra de Eugen d’Albert) visant à dédouaner une favorite de Hitler qui alla chercher ses figurants dans les camps de concentration, elle n’offre aucune pertinence tant est nulle la contextualisation politique et sociale dans Tiefland.

P.P.S: à la décharge de Leni Riefenstahl, quatre bobines manquaient lorsque la copie lui fut restituée après confiscation par les autorités françaises.

Femmes libres (Vittorio Cottafavi, 1954)

Une jeune femme fait échouer le mariage arrangé par sa famille pour rejoindre un célèbre musicien…

Adaptant une pièce argentine, Vittorio Cottafavi a fait oublier les origines théâtrales de son film grâce à un montage qui rend sensible le passage du temps et à la corrélation que sa mise en scène instaure entre les personnages et les lieux variés où ils évoluent. Le regard posé sur la chimérique liberté de la femme, qui ne s’émancipe du joug familial que pour se faire broyer le coeur par un amoureux, est d’une froide lucidité mâtinée d’ironie cruelle. La dernière partie avec la petite soeur surappuie artificiellement le drame mais, au détour d’une interprétation de Chopin dans une villa de la côte amalfitaine, frappe la restitution d’un sentiment complexe peu vu au cinéma: l’aigreur injustement dévastatrice que provoque chez un homme le hiatus entre le sentiment intime de son échec et l’amour aveuglé de sa femme. En cinq minutes, Cottafavi en montre ici plus sur l’incommunicabilité dans le couple que son rival Antonioni en cinq films.

Le démon des eaux troubles (Hell and high water, Samuel Fuller, 1954)

Un sous-marin a pour mission d’espionner une base nucléaire communiste clandestine.

Difficile de retrouver l’empreinte de Samuel Fuller dans cette fantaisie qui a plus à voir avec Blake & Mortimer qu’avec J’ai vécu l’enfer de Corée mais l’écran large du Cinémascope brillamment utilisé dans un espace pourtant restreint, le chaud Technicolor, la jolie musique de Alfred Newman, le rythme soutenu des péripéties et le plaisir rare de voir Victor Francen confronté à Richard Widmark en font un honorable divertissement.

 

La belle romaine (Luigi Zampa, 1954)

A Rome, une belle jeune fille qui gagne de l’argent en s’exposant pour des peintres est poussée par sa mère à s’éloigner de son fiancé chauffeur et à faire une carrière mondaine…

Une sorte d’équivalent italien à la qualité française. C’est un film littéraire au mauvais sens du terme où, quoiqu’insérés dans le contexte historique particulier qu’est le fascisme, personnages et récit sont le fruit d’une tambouille psychologisante dont la recette ne souffre aucune originalité. L’espèce de complaisance molle dans la peinture d’une veulerie généralisée nous rappelle qu’Alberto Moravia est derrière tout ça. Daniel Gélin n’est pas du tout crédible en étudiant anti-fasciste. C’est bien découpé et savamment éclairé mais si La belle romaine peut éventuellement se laisser regarder aujourd’hui, c’est surtout grâce à Gina Lollobrigida, actrice dont l’envergure allait au-delà de son tour de poitrine.

L’art de se débrouiller (Luigi Zampa, 1954)

De 1912 à 1953, les différents retournements de veste d’un Sicilien opportuniste et corrompu.

L’histoire d’un royaliste qui devient socialiste avant de devenir fasciste puis communiste et, enfin, démocrate-chrétien. Le programme est très amusant et son déroulement tient ses promesses grâce au rythme entraînant stimulé par une bonne utilisation de la voix-off, à la verve comique intarissable des auteurs et, évidemment, au choix idéal d’Alberto Sordi pour interpréter cet anti-héros.

De par son pessimisme sans concession, L’art de se débrouiller me semble un titre précurseur de la comédie italienne tel qu’elle sera abondamment pratiquée à partir des années 60. Toutefois, si c’est un bon film, il lui manque à mon sens le supplément narratif qui lui permettrait d’aller au-delà de ce programme (drôle mais un peu mesquin), le sens de la nuance et de la complexité humaine qui donne une toute autre ampleur aux chefs d’oeuvre que sont La grande pagaille ou Une vie difficile.

La peur (Roberto Rossellini, 1954)

Après avoir trompé son époux, une mère de famille allemande vit un enfer…

Pour adapter la nouvelle de Stefan Zweig, Rossellini a considérablement « subjectivisé » son style. Loin de l’apparente neutralité qui l’a rendu célèbre, il vise ici à nous identifier à son héroïne tourmentée à grands coups de voix-off, de musique grave, de plans subjectifs et d’éclairages sombres. L’interprétation sensible d’Ingrid Bergman aidant, c’est assez convaincant jusqu’au moment où le film nous montre les auteurs de la machination, rompant alors la logique narrative instaurée jusqu’ici. La fin, très empreinte du catholicisme de Rossellini, rehausse heureusement le niveau de ce drame psychologique par trop appliqué.

A l’ombre des potences (Run for cover, Nicholas Ray, 1954)

Par affection pour un jeune homme fougueux qui lui rappelle son fils décédé, un cow-boy solitaire s’installe dans une ville où il est choisi comme shérif…

Si le thème de l’histoire fait penser à d’autres films de l’auteur, il n’est pas étonnant que A l’ombre des potences soit aussi peu considéré aujourd’hui lorsqu’on se rappelle la filmographie de Nicholas Ray. En effet, la mise en scène, empesée par la lourdeur propre aux westerns Paramount, est dénuée du lyrisme plastique de Amère victoire, La fureur de vivre et autres Maison dans l’ombre. Les conventions y sont mal digérées. Après un début intéressant, le scénario dilue sa ligne dramatique principale dans des péripéties plus artificielles les unes que les autres. Ainsi, l’histoire d’amour, qui rappelle à plusieurs égards My darling Clementine, n’a aucune crédibilité faute du génie idyllique d’un Ford pour la sublimer. Un fait, pas si anecdotique que ça lorsqu’on se rappelle l’importance de la poussière dans les westerns de John Ford, en dit long sur le manque de conviction du metteur en scène: l’état toujours impeccable du brushing des acteurs même lorsque leurs personnages sont censés dormir à la belle étoile après plusieurs jours de chevauchée dans le désert. L’effet de réel, si important dans le genre, est anéanti sans pour autant être remplacé par une somptuosité baroque façon Johnny Guitar. Ne sachant visiblement que faire du VistaVision comme des paysages grandioses et insolites à sa disposition, Nicholas Ray a signé un film pas franchement mauvais mais académique. Ce sont James Cagney, impeccable, et le fond commun mythologique du genre qui parviennent à maintenir l’intérêt du spectateur pour les inepties qui lui sont racontées.

L’appel de l’or (Jivaro, Edward Ludwig, 1954)

Une Américaine débarque en Amazonie pour retrouver son fiancé qui cherche un trésor jivaro…

Un excellent petit film d’aventures qui en dit long sur la supériorité du Hollywood de naguère. En effet, quoique dénué d’action pendant la majeure partie de son déroulement, Jivaro est humainement et dramatiquement plus riche que l’intégralité des trois Indiana Jones. Servi par un couple d’acteurs d’une extraordinaire sensualité -Fernando Lamas et Rhonda Fleming-, Edward Ludwig excelle à faire naître la tension, une tension érotique notamment, à partir de trois fois rien. Un exemple d’idée judicieuse: le fait de différer de quelques heures le cassage de gueule lorsque le héros sauve la jeune femme de son violeur. Cela fait apparaître la bagarre non comme l’effet conventionnel d’une cause factuelle mais comme le pur surgissement d’une pulsion trop longtemps enfouie. A l’exception d’une poignée de stock-shots sur des animaux sauvages et d’une scène d’action ratée car trop vite expédiée (celle du passage de pont suspendu), Jivaro ne semble jamais « toc » grâce en premier lieu au tournage en décors naturels, exceptionnel pour ce genre de production. Les petites communautés d’aventuriers du bord de l’Amazone, leurs transactions douteuses et leurs rêves frelatés sont rendues présents dans une atmosphère moite et fascinante.

Escalier de service (Carlo Rim, 1954)

Une bonne à tout faire raconte ses différents emplois à une bande de squatteurs chez qui elle s’est réfugiée après avoir perdu ses certificats.

Film à sketches pas si mauvais que ça. L’interprétation façon « chien battu » de Etchika Choureau et le récit médiocre qui fait le lien entre les sketches marquent la désuétude du film. En revanche, la plupart des segments (le dernier est moins bien), quoique partant de postulats conventionnels, sont mis en scène avec une finesse et une absence de caricature tout à fait remarquables. Ainsi, rarement le désir sexuel au sein du couple marié aura, dans le cinéma français des années 50, été évoqué avec plus d’élégance et de tendresse que dans le sketch avec Jean Richard.

Jeanne au bûcher (Roberto Rossellini, 1954)

Venant d’être brûlée, Jeanne revoit plusieurs moments-clés de sa vie.

Après l’avoir dirigé au théâtre, l’ancien pape du néoréalisme a filmé le mystère de Paul Claudel et Arthur Honegger. La quasi-quadragénaire Ingrid Bergman n’est guère crédible en pucelle mais la mise en avant des artifices de mise en scène les plus élémentaires insuffle à Jeanne au bûcher une poésie primitive où temps et espace sont comme abolis. Eric Rohmer a dû se souvenir de cette drôle de chose, qui rappelle Méliès et Les contes d’Hoffman de Powell/Pressburger, lorsqu’il a tourné Perceval le Gallois.