Tess (Roman Polanski, 1979)

Dans l’Angleterre rurale de la fin du XIXème siècle, le destin d’une jeune fille de ferme à ascendance noble mise enceinte par un nouveau riche…

Lorsqu’ils ont adapté le roman de Thomas Hardy, Roman Polanski et Gérard Brach ont eu la bonne idée de simplifier la dernière partie du livre en évacuant de nombreux rebondissements qui accentuaient l’artifice du récit. Ensuite, le splendide travail de Geoffrey Unsworth (mort au cours du tournage) et Ghislain Cloquet a rendu justice à la verve panthéiste de l’écrivain:  les paysages français, captés dans une incroyable variété de lumières naturelles, n’avaient pas été aussi bien filmés depuis Une vie en 58. Chaque plan suinte la maîtrise tranquille d’un cinéaste qui privilégie l’image aux dialogues pour raconter son histoire.

Toutefois, un certain manque de lyrisme empêche à mon sens Tess d’être un chef d’oeuvre. Idéalement, ce sont les Powell & Pressburger de La renarde qu’il aurait fallu pour restituer la fougue païenne et érotique de Hardy; Selznick avait d’ailleurs eu le projet d’adapter Tess d’Urberville mais l’avait abandonné car sa femme était trop vieille pour le rôle. D’abord, aucun des deux acteurs masculins du film de Polanski ne possède le charisme nécessaire à son personnage: Leigh Lawson n’a pas la puissance virile de Alec d’Urberville et Peter Firth n’a pas la beauté apollinienne de Angel Clare. Ensuite, le découpage, à force de privilégier le plan d’ensemble, échoue à rendre pleinement sensible la passion qui anime Tess sous ses dehors de consentement à l’ordre établi (aussi jolie et aussi brillante soit Nastassja Kinski). Enfin, la relative froideur de Polanski évacue le bonheur simple, fait de pure camaraderie, qui aurait dû régner dans les scènes à la laiterie.

Ainsi, Tess frôle l’académisme sans toutefois y tomber tant la splendeur des images ne relève pas d’un esthétisme guindé mais révèle la sensibilité d’un artiste à la beauté des gestes d’une lieuse de blé, des rayons perçants d’un crépuscule ou de la brume s’élevant d’un champ fraîchement labouré.

I love you, je t’aime (A little romance, George Roy Hill, 1979)

A Paris, deux enfants surdoués, la fille d’une riche Américaine et le fils d’un chauffeur de taxi, tombent amoureux…

Adaptation du best-seller E=Mc² mon amour. En dépit de personnages secondaires affreusement caricaturaux, la première partie est pas mal, contenant son lot de scènes drôles ou justes et illuminée par la fraîcheur de la jeune Diane Lane aussi bien que par le lyrisme de Georges Delerue. Cela fait penser à du Truffaut hollywoodianisé. La suite, envahie par le cabotinage de Laurence Olivier, donne l’impression que les auteurs se sont réfugiés dans la fantaisie en toc pour éviter de traiter franchement leur sujet. Le plan-climax du baiser est tout de même touchant par sa sobriété.

The Rose (Mark Rydell, 1979)

Le tragique destin d’une chanteuse de rock qui voudrait raccrocher.

Plutôt que de retracer d’une façon attendue la carrière « ascension et chute » de cette star inspirée par Janis Joplin, les auteurs ont eu l’intelligence de concentrer leur récit sur une courte durée. Raconter Rose à travers sa dernière histoire d’amour leur permet de broder de multiples variations autour de la dialectique qui définit leur personnage: sex, drugs & rock&roll VS tentation de la fuite romantique avec un jeune homme apparemment « pur » rencontré dans des circonstances échevelées. A la manière de beaucoup de stars -j’ai bizarrement pensé à Gérard Depardieu-, Rose vit dans une sorte d’éternel présent qui contrecarre inlassablement ses velléités affectives à long terme. Cette opposition se traduit aussi bien par de longues scènes de comédie pleines de répliques bien senties où l’énergie tourbillonnante de Bette Midler se déploie joyeusement que par de brusques surgissements d’une tristesse enfouie. L’actrice se révèle un sensationnel petit bout de femme qui combine la capacité d’abattage d’une Katharine Hepburn et la verdeur d’une Mae West. Autour d’elle, les seconds rôles sont bons, surtout Alan Bates dont le personnage de manager n’est jamais caricaturé. Enfin, les concerts, filmés fastueusement, subliment les contradictions de la chanteuse. Bref, The Rose est un film attachant, clairement un des meilleurs sur le rock&roll, qui gagne à être vue dans une salle comble; comme les concerts du personnage.

Real life (Albert Brooks, 1979)

L’histoire de An american family, programme télévisuel qui montrait une famille américaine filmée toute la journée par les équipes de PBS.

Très bonne comédie qui brocarde l’aspiration au fameux quart d’heure de gloire ainsi que le cynisme des faiseurs de télé.  Avec une certaine jubilation, Albert Brooks pousse la satire envers la famille américaine modèle jusqu’au malaise. Il ne se contente pas de la moquerie et, ainsi que le montre l’ambivalence du producteur de l’émission, un type bienveillant, roué et finalement cinglé, atteint à une certaine profondeur dans l’évocation de la télé comme miroir grossissant des maladies de la société contemporaine. L’interprétation de l’auteur dans le rôle principal est excellente.

Retour à la bien-aimée (Jean-François Adam, 1979)

Pour retrouver sa femme, un pianiste réalise un plan machiavélique contre le nouveau mari.

Après avoir été assistant de Truffaut et Melville, Jean-François Adam a réalisé trois films avant son suicide en 1980. Retour à la bien-aimée est le dernier d’entre eux. C’est un polar basé sur l’amour fou tourné principalement -mais non exclusivement- en huis-clos. Dans une demeure bourgeoise grande et sinistre, un homme s’est introduit avec un unique but en tête: reconquérir la mère de son enfant. Le côté implacable de sa machination, le peu de péripéties qui viendraient interférer avec son projet ennuie légèrement à certains moments. Retour à la bien-aimée est un film assez abstrait qui ne se soucie guère de notations réalistes.

La mise en scène de Jean-François Adam rend l’oeuvre fascinante à bien des égards. Les sentiments sont exprimés par l’image et la musique avant de l’être par les mots. La superbe lumière (tendance impressionniste en extérieurs, tendance Rembrandt en intérieurs), la rigoureuse précision d’un découpage qui privilégie les lents et savants mouvements de caméra au champ-contrechamp, le jeu intériorisé mais très suggestif de Jacques Dutronc sont autant d’éléments qui nimbent le film d’un romantisme morbide et glacé tout en le faisant tendre légèrement vers l’opéra. On songe à Jean-Pierre Melville qui remakerait un Lang de l’après-guerre (disons La femme au portrait ou Le secret derrière la porte). Quoiqu’il en soit, Jean-François Adam était un réalisateur brillant. Le magnifique plan-séquence qui clôt ce Retour à la bien-aimée suffit à le prouver.

Les seigneurs (The wanderers, Philip Kaufman, 1979)

En 1963 dans le Bronx, des bandes de jeunes se provoquent.

Au début, The wanderers déroute. Décors de studio, mouvements quasi-chorégraphiques des acteurs, direction artistique sur-signifiante…L’outrance du trait, que ne justifie guère un prétexte dramatique ténu, paraît plus ridicule qu’autre chose et produit une certaine distance. Ainsi de l’affrontement entre deux ados monté comme un duel à la Sergio Leone. Il y a un hiatus entre l’hypertrophie de la forme et ce qu’elle exprime en fait: des situations stéréotypées vues et revues depuis West side story. Pourtant, nul doute que Philip Kaufman n’est dupe de ce qu’il filme.

La stylisation caricaturale de la représentation répond à la rigidité des codes sociaux qui sont ceux des protagonistes et cette représentation est remise en question en même temps qu’apparaît dans l’histoire un personnage parfaitement étranger à l’univers des bandes: une jeune fille lettrée jouée par l’actrice la plus attachante de sa génération: Karen Allen. Evidemment, elle aura une histoire avec le chef de la bande…Elle introduit une dialectique dans la dramaturgie qui est tout l’intérêt du film. Là, la touche de Kaufman, l’auteur le plus subtil du cinéma contemporain comme le prouvera avec éclat son film suivant (L’étoffe des héros, un des plus beaux films des années 80), se manifeste pleinement. Le caractère cloisonné et mortifère des bandes est montré sans que le réalisateur n’ait l’air d’y toucher.

Nulle part ailleurs que dans les films de Philip Kaufman en effet, la société américaine n’a été critiquée avec une telle bienveillance. Dans L’étoffe des héros, c’était une discrète ironie qui tempérait considérablement l’exaltation -bien réelle pourtant- des records spatiaux. Dans The wanderers, c’est une amertume à peine moins discrète qui ternit la célébration finale. Les personnages suivent la voie qui leur a été tracée par leur environnement et ne se posent pas de questions existentielles. C’est la mise en scène qui se charge d’exprimer la tristesse de leur sort.

Ici, plus que la fin d’une époque, Kaufman filme les laissés-pour-compte d’une ère nouvelle: les 60’s. Il le fait avec une délicatesse infinie comme lors de cette séquence où le chef de bande suit la fille qu’il a aimée dans un bar branché de Greenwich Village où Bob Dylan chante son succès d’alors: The times they are a-changin. Il ne rentre pas et retourne parmi les siens. C’est d’ailleurs une autre qualité de The wanderers que de faire se croiser subrepticement ses personnages avec la grande Histoire. Il y a cette scène avec Dylan, il y a aussi l’assassinat de Kennedy vu à la télévision, violente et émouvante interférence entre le réel et le teen-movie.

Cette présence de la réalité -réalité historique, réalité sociale et réalité sentimentale- permet d’accepter finalement l’artifice de la forme. Plus qu’avec son intrigue, The wanderers fonctionne comme une suite de moments. Moments terrifiants comme la mort du jeune, toute droit d’un film de Romero. Moments délicieusement planants comme la partie de strip-poker avec Karen Allen. Il y a aussi des scènes parfaitement inutiles à l’intrigue qui respirent la joie de vivre telle cette improvisation par les garçons d’un choeur de doo-wop dans leur voiture après qu’ils aient rencontré une jolie fille…

A ce dernier titre, la bande originale est merveilleuse. D’abord, la musique pour adolescents sortie aux Etats-Unis entre 1961 et 1964 est la meilleure pop jamais produite. Ce qui fait décoller aussi bien les scènes de fête, d’amour et de baston. Ensuite, ce n’est pas une facilité de la part des auteurs que d’avoir bourré leur bande-son de ces titres sublimes et oubliés de R&B et de girls groups puisque c’est on ne peut plus raccord avec leur sujet.

Tout ça pour dire que The wanderers est un film audacieux, lucide et attachant qui vaut largement les deux films, plus prétentieux, que Coppola a tourné quatre ans après sur le même sujet.