Le harpon rouge (Tiger shark, Howard Hawks, 1932)

Un pêcheur épouse la jeune maîtresse d’un de ses hommes, décédé en mer.

Mineur. Howard Hawks n’est pas aussi à l’aise avec le pittoresque populiste qu’un Raoul Walsh ou un John Ford, Zita Johann n’est pas à la hauteur de Marlene Dietrich qui reprendra son rôle dans le bon remake que Walsh réalisera dix ans plus tard et la composition de Edward G.Robinson en immigré portugais est caricaturale (il sera bien plus convaincant, débarrassé de son accent de pacotille, dans le remake). Toutefois, les séquences documentaires sur la pêche -réalisées par le fidèle Arthur Rosson- insufflent une certaine vérité à l’intrigue.

Le vandale (Come and get it, Howard Hawks et William Wyler, 1936)

A la fin du XIXème siècle, l’ascension sociale d’un ambitieux bûcheron.

La première partie est virile, spectaculaire (magnifiques plans de jetées de troncs dans le fleuve dues à l’assistant de Hawks, Richard Rosson) et typiquement hawksienne. Si Frances Farmer, trop grave, ne m’a pas convaincue en entraîneuse de bar, Edward Arnold, dans un de ses rares premiers rôles, est très bien. La suite du récit, malheureusement, ressort du bête mélo. D’ailleurs, face à l’intransigeance de Samuel Goldwyn qui ne voulait rien changer du scénario, Hawks s’est fâché et le tournage fut achevé par William Wyler. Frustrant.

Ville sans loi (Barbary coast, Howard Hawks, 1935)

Pendant la ruée vers l’or à San Francisco, la fiancée d’un homme qui s’est fait tuer avant qu’elle n’arrive s’établit avec le tout-puissant patron du tripot.

L’atmosphère brutale et pittoresque des villes sauvages de l’Ouest lointain est bien restituée grâce à une belle galerie de seconds rôles ainsi qu’à la photo nocturne et évocatrice de Ray June. La première partie du récit donne l’impression que le film a vingt ans d’avance tant elle compile d’archétypes du western: l’aventurière, le journaliste menacé par un Liberty Valance, la corruption du juge, la difficulté d’instaurer le law and order…avec une maturité et un refus du sentimentalisme typiques de Hecht et Hawks.

Malheureusement, à partir du moment où arrive le personnage du poète joué par Joel McCrea, Barbary Coast dévie vers un triangle amoureux de l’espèce la plus vulgaire. Les conflits moraux qui agitaient l’héroïne sont réduits de la façon la plus conventionnelle qui soit: elle doit choisir entre un amoureux gentil et un amoureux méchant (et riche). La caricature de chaque protagoniste, la mièvrerie de l’écriture et le jeu excessif de Miriam Hopkins (peu hawksien) desservent alors le film malgré quelques éclats de la mise en scène (l’exécution de l’homme de main) et une fin qui rehausse un peu le ton (Edward G.Robinson est toujours impeccable).

 

L’insoumise (Fazil, Howard Hawks, 1928)

Un prince arabe et une Parisienne frivole s’éprennent l’un de l’autre.

Si le début, drôle et piquant, préfigure les classiques de Hawks où un niais se fait dégourdir par une femme libérée, le virage à la Roméo et Juliette surprend, quoique négocié naturellement par la narration. Les dernières séquences exhalent un romantisme tragique que l’on ne retrouvera plus guère chez l’auteur de L’impossible Monsieur Bébé. Plus qu’à une comédie sur le fossé culturel entre Occident et Islam, l’adaptation de la pièce de Pierre Frondaie donne ainsi lieu à une vision mythologique et fascinante de l’Orient du même ordre que dans Forfaiture. En terme de mise en scène, le cinéaste utilise brillamment les larges possibilités de la Fox de 1928, le studio des grands films de Borzage et Murnau. Je citerais par exemple le capiteux travelling qui suit l’arrivée de Greta Nissen dans le harem. A voir.

 

Le code criminel (Howard Hawks, 1931)

Nommé directeur de prison, un ancien procureur retrouve des détenus qu’il a condamnés…

Adaptation d’une pièce de théâtre « à thèse » dont Hawks aurait allégé le déterminisme de gauche. Le film, bavard et mou, n’en reste pas moins plombé par ses origines scéniques. Au sein d’un film plutôt académique, il y a toutefois quelques instants brillants (le meurtre hors-champ, très malaisant) ou personnels (la sécheresse forcée de la scène où le jeune détenu apprend la mort de sa mère).

La patrouille de l’aube (Howard Hawks, 1930)

Pendant la première guerre mondiale, la dure et noble vie d’une escadrille aérienne chargée des missions les plus dangereuses.

La patrouille de l’aube est la matrice des chefs d’œuvre de Howard Hawks montrant des professionnels stoïques face à l’adversité. C’est un bien beau film, sobre dans ses effets dramatiques à l’exception certes de quelques gestes de la star du muet Richard Barthelmess qui appuient l’état d’esprit de son personnage. Un manque de souplesse typique des débuts du parlant n’empêche pas l’émotion d’advenir. Même : cette raideur accentue la noblesse de ces héros forcés de ne jamais s’appesantir sur le sort de leurs camarades tombés au combat. La patrouille de l’aube touche juste avec sa représentation pudique de l’amitié virile et sa valse infinie des chefs en tant de guerre: ce n’est pas une psychologie de convention mais le rôle assigné par l’armée qui détermine le comportement d’un personnage. D’où l’universalité d’un propos antimilitariste allant de pair avec la digne célébration de chaque soldat.

Train de luxe (Twentieth century, Howard Hawks, 1934)

Un célèbre dramaturge tente de reconquérir une actrice qu’il a lancée et qui l’a quitté…

Avec New-York Miami sorti environ trois mois avant par le même studio (la Columbia), Train de luxe peut être considéré comme l’embryon de la « screwball comedy ». On y perçoit comment les auteurs hollywoodiens se sont peu à peu extraits de la gangue du théâtre filmé pour inventer le genre le plus florissant des années 30. Ici, des seconds rôles farfelus, un rythme impeccable et des vannes cyniques vivifient un vaudeville franchement banal.

En revanche, il n’y a pas encore la richesse d’invention dans le détail qui fera le sel des chefs d’oeuvre du genre tel Cette sacrée vérité ou L’amour en première page. Par ailleurs, John Barrymore et Carole Lombard cabotinent à qui mieux mieux. Larges mouvements de bras, grimaces, diction excessive…leur interprétation reste très théâtrale. Le fanatique de Hawks aura beau jeu de rétorquer qu’ils jouent des personnages de comédiens en perpétuelle représentation. Ils n’en sont pas moins fatigants à la longue.

Bref, Train de luxe est une bonne comédie qui a un peu vieilli mais qui a contribué à ouvrir la voie aux classiques ultérieurs. De plus, Howard Hawks y a révélé Carole Lombard.

La chose d’un autre monde (Christian Nyby et Howard Hawks, 1951)

Sur une base en Alaska, des scientifiques et soldats américains ont affaire à une créature venue de l’espace.

C’est Christian Nyby qui est crédité comme réalisateur mais les connaisseurs du sujet s’accordent à dire que Howard Hawks, producteur et initiateur du projet, est responsable de la mise en scène. Je ne les contredirai pas. On retrouve en tout cas dans ce film la vision des rapports amoureux selon l’auteur de Rio Bravo, une vision où les femmes sont plus dégourdies que les hommes. La camaraderie du groupe n’est pas aussi développée que dans ses chefs d’oeuvre mais la proverbiale sobriété de son style insuffle un sérieux bienvenu à un genre qui pèche souvent par excès de kitsch. Ici, il n’y a que l’aspect visuel du monstre qui est ridicule. Heureusement, on le voit peu. La retenue des acteurs est particulièrement appréciable. Kenneth Tobey incarne bien le professionnel impassible dans l’adversité cher à Hawks. Son personnage vaincra grâce à son intelligence de  la situation. Cette approche éminemment concrète du drame est ce qui fait de La chose d’un autre monde un spectacle intéressant en dépit de certains ressorts dramatiques éculés (l’opposition savants/soldats est particulièrement schématique).

Sa majesté la femme (Fig leaves, Howard Hawks, 1926)

Depuis Adam et Eve jusqu’à aujourd’hui, la Tentation qui éloigne
l’épouse de son mari a revêtu diverses formes…

Il y a donc un épilogue et un prologue préhistorico-bibliques entrecoupés d’une histoire de couple urbaine et contemporaine. La partie biblique est très drôle, pleine de multiples trouvailles comiques tel le réveil en forme de noix de coco ou le dressing plein de feuilles de vigne (les « fig leaves » du titre original). Les intertitres sont également bien vus. Ainsi le carton de présentation de Eve: « La seule femme qui n’a jamais menacé son mari de retourner chez sa mère ». Les maquettes de dinosaures domestiques valent aussi leur pesant de cacahuètes.

La partie contemporaine est la matrice des futures célèbres comédies de Hawks. C’est déjà une guerre des sexes présentée d’une façon sèche, loufoque et absurde où l’homme comme la femme sont ravalés au rang de quasi-primates. Cinéma muet oblige, les affrontements sont traduits par des idées visuelles et non par des joutes verbales endiablées. Ainsi le plan sur les pieds de la femme qui fait les cent pas en attendant son mari parti réparer l’ampoule de la charmante voisine. Ainsi les techniques d’étranglement enseignées par le collègue misogyne du mari.

Quoique parfois exagérément caricatural (Hawks n’a pas la finesse d’observation de DeMille dans Why change your wife?) et quoique des séquences défilés de mode là essentiellement pour en mettre plein la vue au public avec le Technicolor bichrome altèrent son rythme, Sa majesté la femme est, déjà, une comédie 100% hawksienne et globalement réussie.

Igne l’épouse de son mari a revêtu diverses formes…

Le sport favori de l’homme (Howard Hawks, 1964)

Un expert connu pour ses articles sur la pêche est invité par une jeune attachée de presse à un tournoi. Seul problème: le journaliste n’a jamais pêché de sa vie.

Avec cette comédie loufoque, Howard Hawks tenta de renouer avec ses réussites passées, L’impossible Monsieur Bébé en premier lieu. Malheureusement, Le sport favori de l’homme n’est qu’un pâle ersatz des classiques hawksiens. La faute d’abord à un rythme paresseux. Le film dure deux heures, c’est bien trop long au vu de l’indigence dramatique du film. Les gags sont peu inventifs voire simplement repris tel quel des comédies précédemment réalisées par Hawks. Enfin, Rock Hudson, en s’appliquant à copier Cary Grant, fait cruellement regretter l’absence de son prédécesseur dont il n’a ni la fantaisie naturelle ni le charme inné. Son corps horriblement guindé n’est pas à son aise avec le burlesque hawksien. Bref, ce recyclage très faiblard n’a pour intérêt qu’une poignée de moments sympathiques dans lesquels les vieilles recettes hawksiennes parviennent à arracher un sourire ainsi que le charme de la trop rare Paula Prentiss.

Scarface (Howard Hawks, 1932)

Dans le cadre du « blogathon » Early Hawks

Pourquoi regarder le Scarface de 1932 aujourd’hui ?
Auréolé d’une réputation sulfureuse dûe à ses démêlés avec la censure, quasi-invisible jusqu’au début des années 80, il jouit aujourd’hui d’un statut de classique quasi-indiscuté. Discutons donc cette réputation à l’aune de l’oeuvre de Hawks mais aussi à celle des films contemporains du même genre.

Si Howard Hawks aimait à dire qu’il considérait Scarface comme son film préféré, c’était sans doute pour des raisons extra-cinématographiques. Scarface ayant été réalisé avec son copain Howard Hughes contre un système hollywoodien que tous deux abhorraient, l’expérience est restée pour Hawks un idéal de travail en toute indépendance. Pourtant, d’un point de vue esthétique, le film est un des moins typiques de son auteur. Il est gorgé de symbolisme lourdingue et d’effets de style ostensibles (la mort de Boris Karloff au bowling, Raft qui joue perpétuellement à pile ou face…) dont la principale fonction depuis 70 ans est d’alimenter la glose des médiocres historiens du cinéma. Or ce qui caractérise les chefs d’oeuvre (non-comiques) de Hawks, c’est l’apparente disparition du style. La rivière rouge, Rio Bravo, Air force…sont des films dans lesquels tout le génie du cinéaste semble travailler dans une seule direction: nous faire oublier sa présence derrière la caméra pour mieux nous faire partager le quotidien extraordinaire des groupes d’aventuriers montrés. Scarface, lui, est très théâtral en dépit de ses séquences d’action nerveuses. Il avance par scènes. Son rythme, pas complètement maîtrisé, n’a ni la frénésie de La dame du vendredi ni la tranquille fluidité de La captive aux yeux clairs. En 1932, le cinéma parlant en est encore à s’inventer.

Certes audacieux pour l’époque, Scarface n’était toutefois pas le seul film du genre et ses difficultés avec la censure sont venues autant de l’instrumentalisation de la commission Hays par des moguls hollywoodiens empressés d’étouffer les velléités d’indépendance des cinéastes que du contenu réel du film. Par exemple, L’ennemi public de William Wellman, tourné la même année n’est pas beaucoup moins violent que Scarface. Il a de plus le mérite d’être plus sec, de ne pas faire dans le symbolisme ou la suggestion mais de proposer des plans percutants qui vont droit au but. Ainsi, aucune image dans le film de Hawks ne produit un effet aussi frappant sur le spectateur que la « livraison » finale du corps de James Cagney dans L’ennemi public.

Reste aujourd’hui un film de gangsters d’excellente facture mais dont les aspects les plus originaux ont été atténués par les exigences de la commission Hays: la relation incestueuse avec la soeur n’est plus que suggérée tandis que la mère, à l’origine une criminelle, devient moralisatrice pour que l’image des Italo-Américains ne soit pas trop froissée! Reste aussi un film qui a le mérite essentiel d’avoir inspiré le chef d’oeuvre opératique et moral d’Oliver Stone et Brian De Palma. C’est peut-être le propre des classiques que d’être copié mais aussi dépassé par des successeurs. Au contraire des chefs d’oeuvre qui eux, sans nécessaire postérité, ne peuvent susciter qu’un amour inconditionnel.

Si bémol et fa dièse (A song is born, Howard Hawks, 1948)


Ce remake de Boule de feu ravive l’éternel schéma hawksien de l’homme niais face à la femme dégourdie.
Sauf que là, Danny Kaye apparaît vraiment trop niais pour être supportable. Certains gags sont à ce sujet vraiment lourds. On ne croit pas une seule seconde à l’intrigue avec les gangsters tant ceux-ci semblent sortis d’une opérette. Les séquences musicales sont souvent médiocres même si elles font intervenir pas mal de vedette de l’époque (Louis Armstrong…). Ainsi Virginia Mayo est sexy, ce qui est appréciable compte tenu de son rôle, mais ce n’est pas une grande chanteuse. Le Technicolor pastel ravira le mauvais goût qui sommeille en chacun de nous.
Quelques belles scènes, notamment la fin où la musique sauve littéralement les héros, donnent un semblant d’intérêt à Si bémol et fa dièse qui reste une variation faiblarde d’un schéma hawksien si brillamment utilisé dans d’autres oeuvres du maître.