Le partage de Catherine (Luigi Comencini, 1965)

Une jeune femme partage sa vie entre un comte et un dentiste.

La froideur inhabituelle (pour Comencini) du ton, l’antipathie du personnage principal et la vanité de la pirouette conclusive laissent dubitatif quant à l’objet de ce film qui paraît dénué de tout point de vue.

Les surprises de l’amour (Luigi Comencini, 1959)

A Rome, deux cousines exaspérées par la conduite de leurs fiancés tentent de se les échanger.

Amusant marivaudage où le tiraillement des personnages entre leurs propres désirs et les stéréotypes auxquels ils tentent de se conformer est plaisamment brocardé. La multiplicité des protagonistes, la sympathie des acteurs, le charme des actrices, la tendresse du ton et une certaine inventivité réaliste de la mise en scène (l’idylle montrée du point de vue des potaches, le jeu entre l’appartement et le café…) compensent bien la paresse du récit.

A cheval sur le tigre (Luigi Comencini, 1961)

Un sympathique demeuré est entraîné par trois criminels dans leur évasion…

La première partie, dans la prison, est assez rébarbative. Aussi bien en termes visuels qu’au niveau de la caractérisation des protagonistes, elle manque de nuances et de variété. Ce type de traitement n’incite guère à s’intéresser à un personnage de demeuré. C’est dans la deuxième partie que A cheval sur le tigre s’étoffe considérablement jusqu’à atteindre, par le jeu de la dialectique dramaturgique, une grandeur dans l’humanisme douloureux qui rappelle que c’est bien Luigi Comencini derrière la caméra.

Qui a tué le chat ? (Luigi Comencini, 1977)

Un frère et une soeur qui ne peuvent pas se voir cherchent à se débarrasser de tous les locataires de leur immeuble pour pouvoir ensuite le vendre.

Comédie italienne particulièrement outrancière et assez mal fichue en termes de narration, la partie policière arrivant comme un cheveu sur la soupe.

La traite des blanches (Luigi Comencini, 1952)

Dans un village italien pauvre, des jeunes femmes s’engagent dans un marathon de danse pour payer un avocat à leur mari arrêté suite à un cambriolage.

La photographie, très influencée par le film noir américain, est soignée et réussie mais le récit, partant un peu dans tous les sens, manque de concision et de densité. La pertinence du réquisitoire social est également amoindrie par la convention des situations.

Mariti in città (Luigi Comencini, 1957)

Pendant l’été, des maris se retrouvent seuls en ville…

Plus de rigueur dans l’écriture n’aurait pas été du luxe pour faire disparaître l’aspect un peu artificiel de ce récit choral mais Mariti in città reste une comédie plaisante avec des personnages archétypaux que Comencini parvient à rendre relativement vrais et attachants.

Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas? (Luigi Comencini, 1974)

Au début du XXème siècle, le jour de ses noces, une jeune bourgeoise sicilienne apprend que son mari est en fait son frère. Ils ne pourront donc consommer…

Fleuron le plus baroque des fleurons de la comédie italienne, Mon Dieu comment suis-je tombé si bas? impressionne par son ambition. Ambition narrative d’abord. Le récit des tourments sensuels de l’héroïne -enjeu typique des films avec Laura Antonelli- se fait ici à travers un feuilleton picaresque s’étalant sur une dizaine d’années. Le hiatus entre les progrès techniques de la société italienne et son archaïsme moral est particulièrement bien rendu. Tout comme est bien senti le portrait de certaine bourgeoisie sicilienne d’avant-guerre. Avec le personnage de ce notable obnubilé par D’Annunzio qui oublie ses frustrations conjugales dans des rêves de grandeur militaire, les auteurs ont bien croqué la vanité des petits-bourgeois s’enivrant de mythes héroïques jusqu’à en crever. Au demeurant, confronter chacun des deux époux à la poésie de D’Annunzio, source aussi bien d’émancipation que d’aliénation, relance et complexifie intelligemment la machine narrative. Si certains gags grivois sont épais, la satire se distingue donc par sa précision. Nul doute que Comencini et son scénariste Ivo Perilli se sont sérieusement documentés sur l’époque représentée.

L’ambition est également plastique: la direction artistique de Dante Ferretti est à la hauteur de son travail ultérieur avec Fellini et Scorsese. Les couleurs rougeoyantes et les décors somptueux retranscrivent bien l’atmosphère de décadence d’annunzienne dans laquelle évoluent les personnages. De plus, Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas? regorge d’idées « cinématographiques » (voix-off, passage au noir et blanc, passage au muet, accélérés, ralentis) qui, employées toujours à bon escient, permettent aussi bien de jongler avec les différentes strates temporelles du récit sans perdre le spectateur que de vivifier le film et d’y insuffler encore plus de drôlerie. A voir, vraiment.

Eugenio (Luigi Comencini, 1980)

Sa fugue conduit les parents d’un garçon de 10 ans à s’interroger sur leur rapport à leur enfant.

Eugenio est peut-être la variation la plus amère de Comencini autour de son thème fétiche: l’enfant en mal d’amour. Le désespoir est d’autant plus glaçant qu’il est tranquille, à l’opposé de l’apothéose lacrymale de L’incompris. Avec sa finesse coutumière, l’auteur brocarde une société tellement rongée par l’individualisme (sexe, carriérisme, lubies politiques) que les jeunes adultes négligent leur devoir le plus élémentaire: s’occuper de leur progéniture. Le constat désenchanté sur son époque n’implique pas chez lui de discours réactionnaire puisque qu’il montre aussi les tares de la société patriarcale à travers l’attachant personnage du grand-père joué par Bernard Blier. Il le fait avec simplicité et humour. Quoique la narration, faite essentiellement de flash-backs, ne soit pas aussi ramassée et synthétique que celle de ses chefs d’oeuvre de premier ordre, le sens de l’observation de Comencini reste aguerri, son trait reste piquant et, ainsi qu’en témoigne le moment où la mère se cogne à une étagère après que son fils lui ai sauté dessus, il met en scène les effusions de tendresse comme personne.

Il commissario (Luigi Comencini, 1962)

Alors que ses collègues se sont empressés de classer l’affaire pour profiter de leur week-end pascal, un policier décidé à faire carrière enquête sur la mort violente du leader de la démocratie chrétienne.

Cette excellente comédie policière s’articule autour de deux axes: l’enquête proprement dite et l’histoire du héros avec sa nouvelle fiancée, une histoire sans cesse contrariée par les nécessités de son travail policier. Outre qu’il génère de nombreux gags (les déjeuners où notre héros est attendu en vain par sa belle-famille), ce contrechamp féminin nuance et enrichit ce qui aurait pu se limiter à une satire de la tranquille corruption des milieux politico-judiciaires. Notre Don Quichotte est d’abord motivé par l’idée de briller aux yeux de sa hiérarchie, dût-il envoyer un innocent derrière les barreaux. Ainsi, les auteurs évitent le manichéisme et élargissent la cible de leurs moqueries, raillant aussi bien l’immobilisme intéressé des élites que l’arrivisme de certains fonctionnaires. Sans l’afficher de façon aussi bruyante que Le fanfaron (pour le meilleur) ou Ces messieurs-dames (pour le pire), Il commissario n’en exprime pas moins une vision profondément pessimiste de la société italienne de son temps.

Le formidable Alberto Sordi trouve ici un rôle taillé à sa mesure, sachant rendre son personnage attachant jusque dans sa médiocrité. Contrairement à d’autres personnages de la comédie italienne, ce commissaire plein de défauts n’est jamais caricatural et toujours sauvé aux yeux du spectateur par la profonde humanité qui est la sienne. C’est un modèle de caractérisation comique. Il commissario est également plein de trouvailles cocasses qui, mine de rien, donnent de l’épaisseur au personnage: ainsi lorsqu’il interdit à son amoureuse de le toucher parce qu’il vient de se faire vacciner et qu’il a mal au bras. C’est inattendu, drôle et révélateur de la nature du policier.

Film où la verve comique n’a d’égale que l’équilibre de la construction, Il commissario est un des plus beaux fleurons de la comédie italienne.

Tu es mon fils (La finestra sul Luna Park, Luigi Comencini, 1957)

Son épouse venant de mourir accidentellement, un travailleur émigré revient au foyer et tente de renouer avec son jeune fils…

Un très beau drame sur le manque d’amour et de compréhension dont plusieurs traits précis annoncent le chef d’oeuvre que sera L’incompris. Sa résolution en forme de flashback est un peu facile mais l’intelligence de son inscription dans la réalité ouvrière de son temps, la sensibilité des acteurs -Pierre Trabaud en premier lieu- , l’empathie de l’auteur pour chacun de ses personnages et le sens du lyrisme quotidien du metteur en scène font de Toi, mon fils un film merveilleux de justesse et d’émotion.

Un enfant de Calabre (Luigi Comencini, 1987)

Contre son père qui veut qu’il fasse des études et soutenu par un chauffeur de bus infirme, un enfant de Calabre se rêve champion de course à pied.

Encore une fois, ce qui n’aurait pu être que facilités mélodramatiques et mièvrerie larmoyante est transcendé par le style de Luigi Comencini: fraîcheur du jeune interprète Santo Polimeno, pudeur, droiture et sensibilité de l’expression, empathie inconditionnelle de l’auteur pour chacun de ses personnages. La grandeur du cinéaste s’exprime notamment via le fait que le père n’est pas montré comme une méchante brute mais que les raisons de sa dureté sont exposées avec justesse: il souffre de sa condition de prolétaire et veut assurer un bel avenir à son fils. En homme de gauche intelligent, Comencini révèle la nature oppressante des structures mais prend soin de ne pas charger les individus.

Il porte un regard tendre et parfois amusé sur ces gens qui se débattent entre des traditions sclérosantes (le gamin qui se fait tirer dessus par les ennemis de sa famille!) et l’envie de rêver envers et contre une réalité non pas misérable mais souvent désespérante. Ainsi le personnage du chauffeur de bus interprété par le grand Gian Maria Volonte est-il magnifique. La fable s’inscrit merveilleusement dans la splendeur âpre des paysages calabrais; la lumière naturelle est superbe.

Un enfant de Calabre est donc un très joli film qui mérite pleinement le noble qualificatif suivant, qualificatif déjà tombé en désuétude en cette fin des années 80: humaniste.

Marcellino (Luigi Comencini, 1991)

Au XVIIème siècle en Italie, un bébé abandonné est recueilli par des moines.

Marcellino est un film plein de tendresse où Comencini évite habilement les écueils qui auraient pu être les siens avec un tel sujet (mièvrerie…). Tout au plus, l’épilogue appuie t-il un peu trop l’aspect édifiant de la fable. Des gags rafraîchissants, surtout dans la première partie, compensent le sentimentalisme mignon de l’oeuvre. La partie avec le comte est racontée un peu grossièrement mais le magnifique dénouement rattrape le tout. Ce qui reste le testament de Luigi Comencini est un joli film humaniste qui sans figurer parmi ses chefs d’oeuvre est tout à fait digne de son auteur.

Volets clos (Luigi Comencini, 1951)

Suite à un appel au secours, une femme part à la recherche de sa soeur tombée dans la prostitution.

Le manque de concision du scénario rend certains passages ennuyeux mais la délicatesse de Comencini ainsi que l’ambiguïté inattendue du comportement de la soeur apportent une appréciable singularité au mélo. A posteriori, il est facile de déceler dans chacune des scènes avec des enfants la touche du futur réalisateur de L’incompris. Ainsi de cette brève séquence où une prostituée et son ami font sauter le fils de celle-ci à travers les marches de l’escalier qu’ils descendent. C’est une pure idée de mise en scène qui n’a rien d’anodin mais qui en l’espace de cinq secondes insuffle une incommensurable charge de tendresse au plan. Tout Comencini est déjà là.

Heidi (Luigi Comencini, 1953)

Une petite fille adoptée par son grand-père montagnard est emmenée à la ville par sa tante.

Le début à la montagne est très beau avec les chants folkloriques, les paysages superbes, les chèvres, les enfants pleins de fraîcheur. La suite à la ville est moins pastorale et plus mièvre.

Pain, amour et fantaisie (Luigi Comencini, 1953) Pain, amour et jalouisie (Luigi Comencini, 1954)

Un maréchal des logis est affecté dans un village pauvre de l’Italie montagneuse. Ce vieux beau célibataire va être l’objet de l’attention des commères…

Ce merveilleux diptyque marque l’avènement du renouveau de la comédie italienne. Dans un environnement que l’on peut qualifier de « néo-réaliste », Luigi Comencini et ses scénaristes convoquent les éternels schémas de la comedia dell’arte avec une incomparable virtuosité. Le trait est moins acerbe qu’il ne le sera plus tard dans le genre car  la bienveillance de Comencini pour ses personnages est totale et le ton est globalement joyeux. Cela n’empêche pas les auteurs, et c’est là leur génie, de montrer toute la misère économique, sociale et morale qui pèse sur les villageois. Voir ainsi comment dans le second volet les vieilles traditions empêchent l’harmonie des coeurs promise par la fin du premier épisode. Je crois d’ailleurs que c’est un cas unique dans l’histoire du cinéma que ce happy end d’un film qui se voit remettre en cause par la suite de ce film.

Le récit est riche, plein d’intrigues qui s’emmêlent tout en étant mené avec concision. Les personnages sont denses et formidablement interprétés. Vittorio De Sica trouve ici son meilleur rôle d’après-guerre et Gina Lollobrigida son meilleur rôle tout court. L’humour n’empêche pas la prise au sérieux des tourments des protagonistes ni le surgissement de l’émotion. Bref, c’est du grand et beau cinéma populaire, mille coudées au-dessus du contemporain Don Camillo. Pain, amour et fantaisie et Pain, amour et jalouisie sont deux classiques en quelque sorte parfaits qui ne sont pas appelés à vieillir.

La storia (Luigi Comencini, 1986)

Les turpitudes endurées par une mère italienne durant la seconde guerre mondiale.

Ce feuilleton mélodramatique que j’ai vu au cinéma a probablement beaucoup souffert du charcutage préalable à son exploitation en salles. Les personnages n’ont pas beaucoup d’épaisseur, ce qui les motive manque trop souvent de clarté. Ainsi il est étrange de voir une mère apparemment très aimante laisser son gamin de six ans se balader tout seul dans l’Italie de l’immédiat après guerre sans que son comportement ne soit interrogé par le récit ou la mise en scène, comme si cette négligence maternelle allait de soi. Ce genre de béance narrative affaiblit considérablement le drame.

Claudia Cardinale, dans un grand rôle tragique, s’est bêtement enlaidie et a tendance à surjouer la douleur. Cette impression de fausseté vient peut-être encore une fois de la cassure d’une continuité dramatique qui peut-être justifiait le caractère excessif de la prestation de la star. Reste quelques jolis moments, fragments de ce qui fut peut-être une grande oeuvre. Cela fait beaucoup de « peut-être ». En l’état, le film est assez lamentable et ravive le beau souvenir de La ragazza, précédente collaboration entre le cinéaste et l’actrice ayant aussi pour cadre l’immédiat après-guerre. C’était vingt ans auparavant et Claudia Cardinale était alors la plus belle femme du monde.

Les belles années (Cuore, Luigi Comencini, 1985)

1915: au moment de partir au front, des anciens camarades de classe se retrouvent.

Comme plusieurs films de Luigi Comencini, Cuore est un mini-feuilleton qui a été raccourci pour une exploitation en salles. C’est de la version télévisée que je vais parler ici. L’œuvre se présente comme une succession de flashbacks déclenchés par les retrouvailles d’un soldat italien avec d’autres appelés qu’il a connus sur les bancs de l’école. Ce sont des saynètes très justes, Comencini sachant mieux qu’aucun autre cinéaste faire ressentir la nostalgie de l’enfance sans sombrer dans la niaiserie. Au final, la guerre fait ressentir cruellement la perte du paradis perdu de l’enfance. C’est cette confrontation qui fait le sel de Cuore. Les films muets montrés à chaque épisode prennent trop de place et leur volonté édifiante est un peu trop signifiée. C’est le seul reproche que je peux faire à ce petit bijou de sensibilité qu’est Cuore.

La fiancée de l’évêque (Nanni Loy, Luigi Magni et Luigi Comencini, 1976)

Un film à sketches comme il s’en tournait beaucoup lors de l’âge d’or de la comédie italienne.

Le premier segment est clairement le moins bon, il s’appuie sur une et une seule idée farfelue sans que celle-ci ne donne lieu à des ramifications narratives intéressantes. C’est une farce vulgaire aux ressorts comiques très grossiers.

Le deuxième, signé par un grand méconnu du genre, Luigi Magni, est nettement plus charmant. Il met en scène Nino Manfredi qui accueille une jeune Suédoise amie de la famille pendant que son épouse et sa fille sont parties en week-end. On a droit à tous les clichés de l’époque sur la Suédoise tellement libérée qu’elle se ballade nue dans la maison d’un type qu’elle n’a pas vu depuis dix ans. C’est croustillant, Manfredi est excellent en père de famille dépassé qui se remet en question, et plusieurs dialogues entre lui et sa fille font mouche même si, là encore, les ficelles du scénario ne s’embarrassent guère de nuance et de subtilité. C’est peut-être dû aux exigences du format court.

Le dernier film, réalisé par Comencini, est le meilleur. L’argument de base est simplissime; un  prêtre joué par Alberto Sordi est coincé dans un ascenseur avec Stefania Sandrelli un jour de canicule. Situation incongrue qui permet toutes sortes de gags, parfois un peu faciles, mais toujours efficaces. Ce qui distingue clairement ce dernier segment des deux autres sketches, c’est que quelque chose de profondément réjouissant se dégage de sa fin à tiroirs. Le film s’avère en définitive une exaltation des plaisirs de la chair mais aussi du plaisir intellectuel de jouer avec la morale pour l’adapter à notre situation. Il y a quelque chose qui tient de Diderot dans ce qui pourrait être un des épisodes de Jacques le fataliste. Ce n’est pas un mince compliment.