Le détachement féminin rouge (Xie Jin, 1960)

Dans la Chine des années 30, des servantes exploitées rejoignent l’armée communiste…

Si les mauvais esprits auront beau jeu de moquer la propagande communiste parfois littérale, les cinéphiles ouverts d’esprit apprécieront à sa juste valeur un des plus purs exemples de cinéma épique, c’est-à-dire de cinéma qui participe à l’imaginaire fondateur d’une nation, qui soient. Evidemment, la nuance n’est guère de mise (pas plus que dans Le cuirassé Potemkine ou Naissance d’une nation) mais le récit, un peu répétitif, n’est pas dépourvu de dialectique. Ainsi, il s’agira pour la jeune héroïne d’apprendre à maîtriser ses pulsions vengeresses pour les mettre au service d’une lutte plus grande qu’elle. Oscillant entre magnifiques gros plans de visages et amples mouvements d’appareil qui dévoilent les cohortes en action, Le détachement féminin rouge raconte comment l’individu prend conscience du collectif auquel il appartient. C’est un schéma typique de la propagande (communiste ou nationaliste) mais on ne va pas demander à un récit épique d’être original, on va demander au cinéaste de le magnifier et de partager sa conviction.

Et force est de constater que le talentueux Xie Jin a les moyens de son ambition. Il sait mettre en scène l’action guerrière avec clarté tout en ayant un véritable sens visuel qui lui permet de composer de nombreuses images marquantes. Le revers de la médaille est que cette beauté savamment apprêtée contrarie parfois le bruit et la fureur des combats. Mais l’artifice de la représentation fait partie du contrat de ce genre de film. Il faudrait être sacrément mesquin pour prendre à la rigolade une séquence aussi puissamment lyrique que celle où la jeune guerrière récupère la sacoche enterrée de son mentor assassiné.

Quant aux père la-vertu s’effarouchant d’un discours maoïste et perdant de vue la dialectique de l’Histoire, je leur rétorquerai que, se passant vingt ans avant l’accession de Mao au pouvoir, Le détachement féminin rouge, conte avant tout le développement d’une rébellion contre un ordre inique et qu’il faudrait être fichtrement crispé sur ses positions bourgeoises pour nier la légitimité de cette rébellion.

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Mon oncle Antoine (Claude Jutra, 1970)

Au Québec, un adolescent chez son oncle commerçant découvre le sexe, la mort…

Récit décousu, image ingrate, caméra tremblante, zooms à tire-larigot: le soi-disant chef d’oeuvre du cinéma québécois est un film influencé par le courant alors fort à la mode du « cinéma direct ». Même si Mon oncle Antoine est une fiction, l’absence de rigueur narrative et formelle est visiblement censée accroître la vérité de l’expression. Faute de colonne vertébrale, cette vérité demeure superficielle et l’évocation de la découverte de la vie par un pré-ado à peu près ratée. Le gamin, avec sa tête de débile inexpressif, est à baffer et ne stimule pas non plus l’intérêt pour le cheminement de son personnage. Plusieurs embardées lyriques viennent parfois faire contre-point à ce morne programme. Par exemple, des zooms violents sur les visages viennent parfois rompre la continuité d’une scène pour mettre en exergue des sentiments individuels. Ce sont les meilleurs moments du film.

Mater dolorosa (Abel Gance, 1917)

L’épouse d’un grand pédiatre tue par accident le frère de son mari dont elle était amoureuse…

Ce n’est que le début d’un imbroglio mélodramatique particulièrement tarabiscoté. Le génie de Gance est de rendre ça « non incroyable » et finalement émouvant grâce à sa science de la mise en scène de cinéma, à la pointe de ce qui se faisait à l’époque. La précision dans l’enchaînement de l’action et le rythme des images rendent crédibles des péripéties qui, sur le papier, sont aberrantes. Et, comme c’est le cas en général des mélodrames qui transfigurent leur aberration initiale, Mater dolorosa atteint au sublime.

Mulan s’enrôle dans l’armée (Wancang Bu, 1939)

Pour éviter à son père d’être enrôlé, une jeune fille se fait passer pour un homme et intègre l’armée chinoise.

Produite dans le Shanghaï occupé par les Japonais, cette adaptation de la légende millénaire souffre d’une direction artistique déficiente (pauvreté des décors, fausseté des accessoires) et d’une mise en scène plate (éclairage uniforme, découpage sans imagination) qui coupent court aux velléités épiques et, même, à la prise au sérieux de l’histoire racontée. Certes, le ton est parfois léger mais Mulan n’est pas pour autant un film comique et la fantaisie (personnages des deux soldats) n’apparaît pas moins poussive que le reste. Le probable manque de budget est mal camouflé par un abus de plans serrés lors des batailles. Bref, si le nationalisme sous-jacent de l’oeuvre a stimulé la lutte contre l’envahisseur nippon, c’est toujours ça de pris mais aujourd’hui, l’intérêt de celle-ci n’est plus qu’historique.

Les frères corses (André Antoine, 1917)

Alexandre Dumas rencontre des frères corses impliqués dans une vendetta.

Premier film d’André Antoine qui fit sensation en son temps; Louis Delluc, certes ami avec le pape du Théâtre libre, parla du « meilleur film français jamais tourné ». Pourtant, pour des raisons budgétaires, le cinéaste débutant n’a pas mené à bien son ambition réaliste. Il a tourné en studio, dans son propre appartement et au bois de Vincennes. Ainsi, les paysages n’ont guère d’importance par rapport à ce que fera par exemple Léon Poirier dans Jocelyn. Le plus intéressant dans son adaptation de la nouvelle de Dumas reste donc le fantastique larvé ainsi que l’interférence de l’écrivain, joué par un Henry Krauss épatant de ressemblance, avec les conventionnelles péripéties des vendettas qu’on le voit relater à son bureau. Sans être franchement génial, Les frères corses est mis en scène avec un savoir-faire sobre et, parfois, inventif (voir les cadrages en plongée depuis la loge du théâtre) qui lui permet d’être regardé sans ennui.

Jusqu’au bout de la nuit (Gérard Blain, 1995)

Un malfrat en rupture avec la société tombe amoureux d’une jeune mère célibataire et l’entraîne dans sa cavale…

Un film raide. La littéralité des dialogues sur la société pourrie, l’abstraction des scènes d’action qui peut aller à l’encontre du réalisme le plus élémentaire (on dirait que la fusillade finale est mise en scène par un enfant qui joue à Scarface) et le schématisme du drame sont autant d’artifices qui dénotent l’arbitraire ayant présidé à la conception de l’oeuvre et qui rendent sensible une volonté de tragique plus que le tragique lui-même. Pourtant, « arbitraire » ne signifie pas ici « absence de sincérité » et Jusqu’au bout de la nuit parvient à émouvoir par la franchise même de son discours désespéré ainsi que par l’expressivité naturelle de Gérard Blain acteur qui, vieillissant, avait quelque chose d’un Clint Eastwood à la Française.

Le journal du docteur Hart (Paul Leni, 1916)

Un médecin de l’armée allemande retrouve sur le front polonais une famille qu’il a connu avant la guerre dans les ambassades.

Tourné en pleine grande guerre, Le journal du docteur Hart frappe par son absence totale de bellicisme et de propagande. Avec une technique riche et maîtrisée, Paul Leni raconte l’histoire d’un médecin qui retrouve sur le front des gens qu’il a connu avant-guerre. Il le fait sans excès mélodramatique mais avec une belle fraîcheur, intercalant de larges plages semi-documentaires dans sa narration (transport des prisonniers, recherches des blessés, soin des blessés, assaut…). Un très beau panoramique synthétise cette tendance et montre que, dès son premier film, le réalisateur de L’homme qui rit savait très bien ce qu’il faisait: le héros sort d’une maison où il a retrouvé une femme connue avant-guerre. La caméra le suit, il retrouve sa compagnie en cantonnement, c’est la compagnie qui devient le sujet de l’image.  Le tout sans la moindre coupe. Ainsi, le romanesque individuel est-il naturellement dilué dans la description du collectif. Très bon film.