Guerre et paix (Sergueï Bondartchouk, 1967)

Entre 1805 et 1812, plusieurs familles de l’aristocratie russe sont affectées par la guerre avec Napoléon.

Certes, même si le film dure finalement plus de sept heures, adapter le pavé de Tolstoï impliquait de sabrer pas mal de personnages et d’évènements, ainsi que les réflexions les plus profondes de l’écrivain sur l’Histoire, la stratégie militaire et la philosophie. En revanche, la nature de la réécriture interroge, qui ravale l’itinéraire spirituel des deux héros au rang de propagande lénifiante comme du Malick; Boudartchouk prise lui aussi faire s’envoler la caméra sur des feuillages sur fond de voix-off pompière. Le formalisme abusif (caméra voltigeuse, cadres de traviole, surimpressions, split-screen, jeu artificiel de certains comédiens…) détache le spectateur des enjeux dramatiques qui sont, parfois, à peine intelligibles. Ce style alambiqué est l’antithèse du style de Tolstoï, objectif et réaliste. Les raisons de la défaite des coalisés à Austerlitz ne sont pas rendues sensibles alors que c’était très clair dans le roman.

Cependant, ce film le plus cher de l’histoire du cinéma soviétique (et, selon certaines estimations, de l’histoire du cinéma tout court) s’avère absolument époustouflant dans une poignée de morceaux de bravoure où la virtuosité du réalisateur, alliée à la somptueuse musique de Ovchinikov, fait merveille: bataille de Borodino et incendie de Moscou en premier lieu. Face à ces sommets de cinéma épique et violent, les séquences analogues du contemporain Docteur Jivago font bien pâle figure.

Bye bye Birdie (George Sidney, 1963)

Un chanteur pour adolescentes partant pour l’armée, la secrétaire d’un songwriter new-yorkais suggère à Ed Sullivan d’organiser une émission de télévision dans une petite ville de l’Ohio où la star embrasserait une lycéenne choisie au hasard.

Ça satirise tous azimuts: un sujet à la Embrasse moi, idiot, mâtiné d’éléments sur la Guerre froide qui rappellent La brune brûlante; le tout traité sous forme de comédie musicale pour ados. Ce n’est pas aussi brillamment écrit que le chef d’oeuvre de Billy Wilder, il y a quelques baisses de rythme notamment parce que les numéros musicaux sont inégaux, mais c’est quand même souvent drôle. Comme dans le chef d’oeuvre de George Sidney, Kiss me Kate, le caractère polyphonique du récit séduit.

Les inventions formelles (plans à la grue, split-screen, stylisation des couleurs…) foisonnent au service du mouvement, les acteurs ne brillant plus par leurs talents dansants comme ils pouvaient briller du temps de l’âge d’or du genre dix ans auparavant. La musique, elle, par contre est brillante: le rock&roll est pastiché avec une verve qui a bien plus qu’inspiré les futurs auteurs de Grease.

Ce pourquoi Bye bye Birdie ne figure pas parmi les chefs d’oeuvre de Sidney -outre les quelques relâchements du rythme- c’est sa complaisance dans le mauvais goût qui dénote une attitude trop purement ricanante vis-à-vis de son sujet; attitude qui l’empêche de s’élever vraiment au-delà des jouissances de la satire, particulièrement dans tout ce qui a trait aux adolescents. Il n’en reste pas moins un film virtuose et très divertissant.

 

L’arche (Tang Shu-Shuen, 1968)

Sous les Ming, une veuve respectée par sa communauté doit accueillir un militaire dans sa maison où elle vit avec sa mère et sa fille.

Esthétiquement, le film est le cul entre deux chaises. Soutenu par le beau noir et blanc de Subrata Mitra (directeur de la photographie de Satyajit Ray), la mise en scène appuie sur les éléments qui poétisaient des films comme ceux de Mizoguchi avec un emploi abusif du gros plan (notamment sur des feuilles). Cette lourdeur de l’expression amoindrit justement la poésie. La lenteur soporofique va de pair avec quelques audaces de montage qui préfigurent ce que sera le cinéma de Hong-Kong dix ans plus tard. L’arche n’en demeure pas moins un film globalement académique.

Les conspirateurs (Luigi Magni, 1968)

En 1825 à Rome, deux carbonari sont arrêtés pour avoir tenté d’assassiner un mouchard…

Malgré une distribution exceptionnelle et une musique lyrique, morriconienne en diable, de Armando Trovajoli, cette tragicomédie historique est ratée à cause d’une mise en scène faiblarde: l’inexistence à l’écran du décor romain, les artifices théâtraux de l’écriture qui régulièrement ramènent la comédie historique vers le vaudeville, le rythme mou et l’échec quant à la variation des registres ambitionnée (la perpétuelle gravité de Robert Hossein plombe le comique) désintéressent rapidement le spectateur.

Un si bel été (The greengage summer/Loss of innocence, Lewis Gilbert, 1961)

Leur mère malade à leur arrivée pour des vacances en Champagne, de jeunes Anglaises vont dans un hôtel habité par un charmant Anglais…

Le premier problème est que Kenneth More, l’acteur qui joue le type dont le charme fait succomber toutes les filles, n’a aucun charme. Difficile de croire à son personnage. Ensuite, la mise en scène ne rend guère justice aux jeunes filles ni aux paysages dans lesquels se déroule l’intrigue. Bref, cette adaptation de Rumer Godden a donné lieu à un film banal et manquant de sensibilité.

Le passage du Rhin (André Cayatte, 1960)

Après la défaite de 1940, un journaliste et un boulanger sont faits prisonniers et envoyés en Allemagne…

Ce n’est pas un film à thèse car André Cayatte n’y assène nul message. Tout au juste relativise t-il l’ignominie du peuple allemand quinze ans seulement après la fin de la guerre. En revanche, c’est un film dont les personnages et les situations s’avèrent des véhicules à idées et les séquences des prétextes à confrontations morales. Ainsi, la scène d’amour avorté sert à interroger le spectateur sur la conduite du héros: est-ce bien ou pas bien? Le dessein d’ensemble est trop voyant pour ne pas sembler artificiel car la mise en scène manque de détails justes et de vitalité. La direction d’acteurs est particulièrement pataude. La variété des époques, des lieux et des personnages qui aurait pu engendrer une profusion romanesque ne nourrit qu’un récit étriqué, au rythme excessivement lent, où l’opposition des  trajectoires des deux soldats est schématiquement matérialisée par le montage parallèle. Bref: sans cesse la conception préalable du dissertant se fait jour au détriment de la vérité immédiate et sensible de la mise en scène.