1 homme de trop (Costa-Gavras, 1967)

Dans les Cévennes, des maquisards délivrent douze prisonniers mais un intrus s’est glissé parmi eux.

1 homme de trop n’est pas un film « sur la Résistance » mais est un film où la Résistance sert de cadre à l’exploitation de recettes d’écriture conventionnelles (le suspense autour de la botte allemande…) et de procédés spectaculaires (le film est une succession de coups de mains) qui nuisent à la crédibilité et à la justesse des situations représentées. De plus, les ambitions « westerniennes » de Costa-Gavras ne sont pas vraiment concrétisées faute de rigueur dans le découpage (l’introduction est d’une lamentable confusion). Les mouvements d’appareil abondent et ne sont pas toujours justifiés mais engendrent parfois des effets intéressants: ainsi du rapide éloignement de la caméra lorsque le camion poursuivi sort de la route de montagne qui étonne tout en précisant la topographie. Bref, 1 homme de trop est une superproduction qui se laisse regarder, notamment parce que son rythme est haletant, mais qui ne joue pas dans la même catégorie que L’armée des ombres.

Mafioso (Alberto Lattuada, 1962)

Un ingénieur sicilien émigré à Milan revient dans le village de son enfance pour présenter sa femme et ses filles à sa famille mais aussi au Don local…

La sympathie de Alberto Sordi aidant, la satire de l’archaïsme sicilien est drôle sans lourdeur. Le surprenant virage policier est négocié avec une habileté telle qu’il apparaît tout à fait naturel. Ce film brillant, qui a la noirceur des comédies de Zampa sans leur côté démonstratif, n’appelle qu’une seule réserve: la longueur un peu excessive de sa partie new-yorkaise.

Première victoire (In harm’s way, Otto Preminger, 1965)

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Les premiers mois de la guerre du Pacifique vus à travers l’itinéraire professionnel et sentimental d’un capitaine de croiseur…

Après Exodus, Tempête à Washington et Le cardinal, Otto Preminger poursuit sa série des films « à grand sujet ». Plus que jamais, le récit est ample, la dramaturgie est subtile et le découpage est fluide. De plus, le Cinémascope Noir&Blanc allié à l’excellente musique de Jerry Golsmith fait office de somptueux écrin. Quelques conventions -tel le sacrifice de Kirk Douglas- demeurent mais dans l’ensemble, les attentes du spectateur sont habilement déjouées grâce à l’élégante lucidité du traitement (et jamais par volontarisme anti-conformiste). J’ai été particulièrement touché par la justesse -assez inédite- de la relation amoureuse entre les deux personnes mûres magnifiquement interprétées par John Wayne et Patricia Neal.

Cela dure déjà près de trois heures mais cela pourrait durer le double tant la maîtrise du cinéaste est absolue. Toutefois, à l’issue de la projection, le sentiment de fascination est altéré par une question: « à quoi bon? ». C’est que contrairement aux précédents opus de Preminger, aucune unité profonde n’est opérée entre les différentes ramifications de la narration. Exodus racontait la naissance d’une nation, Tempête à Washington démontait les rouages de l’exercice démocratique, Le cardinal montrait ce qu’il en coûte à un homme pour monter dans la hiérarchie de l’Eglise. Première victoire mélange (intelligemment) situations mélodramatiques et enjeux militaires; les forces de dispersion inhérentes à une telle machine hollywoodienne l’emportent sur la synthèse que doit apporter le point de vue d’un auteur. Si l’attention du metteur en scène à chaque geste et à chaque lieu empêche encore de parler d’académisme, on a quand même un peu l’impression que son coeur a déserté son oeuvre et que, après l’apogée artistique que fut pour lui le début des années 60, son génie commence à tourner à vide.

L’armée Brancaleone (Mario Monicelli, 1966)

Ayant par hasard récupéré le titre de possession d’un fief, une bande de manants entraîne un chevalier désargenté dans une drôle d’équipée…

L’armata Brancaleone est peut-être le chef d’oeuvre de Mario Monicelli. Pour une fois, le ridicule de ses protagonistes n’apparaît pas comme une mesquine facilité. Est-ce dû au contexte temporel? Le fait est que le mélange de crudité démystificatrice et de fantaisie grotesque de la mise en scène donne une assez juste idée de l’époque représentée et fait de cette comédie un des meilleurs films sur le Moyen-âge. L’épisode de la croisade des gueux avec le leader halluciné qui ne parle qu’en criant est particulièrement bien senti.

Toutefois, L’armata Brancaleone ne serait pas un film très intéressant (ni très courageux) s’il se contentait de brocarder un obscurantisme millénaire. Au-delà de la verve satirique et burlesque qu’ils déploient avec une grande inventivité, Age, Scarpelli et Monicelli savent accorder à leurs personnages une dignité salvatrice. Ainsi Brancaleone, superbement interprété par Vittorio Gassman, est bête mais a le coeur noble. Il se comporte à plusieurs reprise tel Don Quichotte. D’ailleurs, ce récit picaresque qui entraîne les personnages dans différentes aventures -cocasses, effrayantes voire émouvantes- est sans doute le plus parfait équivalent cinématographique à l’absolu chef d’oeuvre de Cervantès (quoique sans la dimension réflexive de sa deuxième partie).

Derrière la dérision, le profond respect des auteurs pour leur matière est également tangible dans la façon dont ils restituent la campagne italienne: ses paysages, ses églises et ses villages ont, mine de rien, rarement été aussi bien filmés. L’équilibre pictural de plusieurs plans participe de la nature profondément classique de cette farce qui, entre autres rares plaisirs, donne l’occasion de voir Gian Maria Volonte nanti d’une coupe de douilles lui donnant des airs à la Régis Laspalès.

Ailleurs l’herbe est plus verte (Stanley Donen, 1960)

Une lady tombe dans les bras d’un millionnaire américain venu visiter le château de son mari.

Les ressorts théâtraux sont patents mais la finesse des dialogues, la classe de la distribution, la splendeur de l’enrobage Technirama et la hauteur de vue d’un récit où chaque personnage a sa dignité font qu’il serait stupide de faire la fine bouche devant cette comédie presque aussi étincelante que du Guitry circa-1936.

Le jour et l’heure (René Clément, 1963)

Pendant l’Occupation, une grande bourgeoise est amenée par un concours de circonstances à aider des aviateurs américains.

Dans ce bref synopsis, la locution importante est « concours de circonstances ». La vision de la Résistance est ici à l’opposé de la solennité d’un Melville. Les détails concrets qui montrent tout le caractère laborieux et hasardeux du travail clandestin (liaisons, planques, interrogatoires, fuites préparées) sont ce que Le jour et l’heure contient de plus réussi et de plus intéressant. Malheureusement, Roger Vailland a également insufflé à cette rencontre entre la Française et l’Américain un improbable parfum romanesque que la rigidité appliquée de René Clément, pas aidé par le médiocre Stuart Whitman, échoue à rendre convaincant. Par ailleurs, de regrettables conventions (la sale gueule du gestapiste) subsistent et achèvent de transformer la volonté de réalisme en velléité.

Lucky Jo (Michel Deville, 1964)

A sa sortie de prison, un gangster malchanceux se retrouve soupçonné d’un braquage commis par ses anciens complices.

Le mariage entre la fantaisie mélancolique de Michel Deville et la série noire fait merveille. Le cadre du genre canalise l’inspiration du réalisateur et refrène ce sentiment d’arbitraire artificiel qui émane de la majorité de ses films. En dehors d’un ou deux raccourcis, le déroulement du récit garde une certaine logique. Eddie Constantine parfait en gangster fatigué, la musique de Delerue, des trouvailles de mise en scène comme le chien errant et des digressions où l’amitié est filmée comme dans Touchez pas au grisbi sont autant de qualités qui contribuent à faire de Lucky Jo un polar crépusculaire bien plus attachant que les films que Sam Peckinpah a ensuite tournés sur des thèmes analogues.