Les années difficiles (Luigi Zampa, 1948)

Pendant le fascisme, un fonctionnaire sicilien est obligé de s’encarter pour conserver son poste…

Les années difficiles est une vraie petite fresque puisque les protagonistes sont suivis pendant dix ans et que la grande histoire y interfère sans cesse avec leur destin. Une large attention est accordée aux personnages secondaires, à l’entourage familial et amical du héros. Luigi Zampa parvient à garder une certaine unité thématique en se focalisant sur les attitudes des uns et des autres face à l’hydre fasciste. La plupart des scènes sont marquées par une percutante justesse de ton même si on pourra regretter l’univocité du comportement du héros: celui-ci est perpétuellement représenté comme une victime; comme si, en dix ans, il n’avait jamais profité de la situation créée par les magouilles de sa femme. L’interprétation façon « chien battu » de Umberto Spadaro n’aide pas à enrichir son caractère. Gageons que si Les années difficiles avait été tourné dix ans plus tard avec Alberto Sordi, le personnage aurait été plus nuancé. Ce défaut révèle un manque de franchise dans la satire mais n’empêche pas le film de figurer parmi les réussites de Zampa d’autant que le montage vif maintient un rythme soutenu dans la narration. Enfin, si Les années difficiles est plus dramatique que plusieurs travaux ultérieurs du cinéaste, ses passages comiques font mouche: ainsi de la représentation de la Norma caviardée par les miliciens incultes.

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La belle romaine (Luigi Zampa, 1954)

A Rome, une belle jeune fille qui gagne de l’argent en s’exposant pour des peintres est poussée par sa mère à s’éloigner de son fiancé chauffeur et à faire une carrière mondaine…

Une sorte d’équivalent italien à la qualité française. C’est un film littéraire au mauvais sens du terme où, quoiqu’insérés dans le contexte historique particulier qu’est le fascisme, personnages et récit sont le fruit d’une tambouille psychologisante dont la recette ne souffre aucune originalité. L’espèce de complaisance molle dans la peinture d’une veulerie généralisée nous rappelle qu’Alberto Moravia est derrière tout ça. Daniel Gélin n’est pas du tout crédible en étudiant anti-fasciste. C’est bien découpé et savamment éclairé mais si La belle romaine peut éventuellement se laisser regarder aujourd’hui, c’est surtout grâce à Gina Lollobrigida, actrice dont l’envergure allait au-delà de son tour de poitrine.

Vivre en paix (Luigi Zampa, 1946)

Pendant l’occupation allemande, un village de montagne est perturbé par la rencontre de deux enfants avec des prisonniers américains évadés…

Si la première partie maintient merveilleusement l’équilibre entre tension et comédie, le virage dramatique qui intervient au milieu du film n’est pas très bien négocié. A partir de ce moment, les personnages deviennent des véhicules à idées. Cela peut donner lieu à de belles scènes mais les prétextes qui les amènent sont parfois lourdauds (la beuverie). L’humanisme, exprimé par plusieurs discours lénifiants du héros, est mignon mais n’a pas du tout la profondeur de celui d’un John Ford. Vivre en paix apparaît comme une oeuvre de circonstance qui devait aider un peuple usé par les fascistes, les communistes, les Allemands et les Américains à panser ses plaies. Elle demeure attachante d’autant que la campagne italienne, les boeufs et les jeunes filles y sont joliment filmés.

Les années rugissantes (Luigi Zampa, 1961)

Sous Mussolini, dans un village reculé, un vendeur d’assurance romain est pris pour un agent du pouvoir central…

Une satire très drôle et très bien sentie qui, tout en ayant pour cadre l’ère fasciste, s’en prend en fait à l’arrivisme et à la veulerie des notables provinciaux. Le tableau n’est pas noirci, un ancrage réaliste qui passe par une attention aux lieux et aux différentes couches sociales est donné à l’intrigue adaptée de Gogol (seul la théâtrale avant-dernière séquence apparaît artificielle), les personnages ne sont pas tous antipathiques et certains sont même sympathiques. Plutôt que de l’altérer, ce sens de la nuance approfondit et élargit la portée de la diatribe. La surprenante conclusion de la romance et l’émouvante amertume du travelling final montrent que les auteurs de cette savoureuse comédie n’ont pas transigé avec leur pessimisme fondamental.

Des filles pour l’armée (Valerio Zurlini, 1965)

En 1941, un jeune soldat italien est chargé de conduire des prostituées grecques vers un bordel militaire.

Le soldatesse, titre original, aborde donc un aspect de la guerre peu traité au cinéma. En suivant un convoi de prostituées dans un pays dévasté, il raconte comment, dans les conditions les plus sordides qui soient, le désir, les sentiments et la vie tentent de reprendre leurs droits avant de définitivement s’effacer devant les manifestations les plus horribles de l’Occupation. D’où une émouvante dialectique qui évite toute lourdeur dénonciatrice alors que le film s’avère in fine un des réquisitoires les plus sombres et les plus implacables contre les guerres d’agression. Le raffinement de la mise en scène va de pair avec une distance pudique qui nuance et explique la conduite des personnages les plus apparemment ignobles.

Typiquement zurliniens, les nombreux plans larges où deux visages juvéniles sont côte à côte face à la caméra, l’un légèrement en retrait, et éclairés par les beaux contrastes de Tonino Delli Colli situent les personnages hors de leur environnement immédiat et donnent une résonance élégiaque au drame qui est le leur. Les dialogues généralistes dénotent une certaine théâtralité de l’écriture mais sont parfois sublimes. Ils accentuent ce côté « hors du temps » de la mise en scène avant la dernière partie, avant que la réalité de la guerre ne reprenne ses droits sur les états d’âme de héros mélancoliques. L’interprétation dans son ensemble est d’une parfaite justesse.

Incisif, délicat et profondément singulier, Des filles pour l’armée est bien un film du plus secret des grands auteurs italiens.

La marche sur Rome (Dino Risi, 1962)

En 1922, deux vétérans de la Première guerre mondiale déclassés sont entraînés par le mouvement fasciste…

Le postulat dramatique est emblématique du meilleur de la comédie italienne mais le déroulement, quoique parsemé de scènes amusantes, est assez attendu. Très vite, trop vite, le fascisme se révèle une arnaque et la dialectique narrative s’en trouve stérilisée. Ugo Tognazzi et Vittorio Gassman donnent vie à des personnages qui auraient mérité un développement plus substantiel. La marche sur Rome est un bon film mais il n’a pas la richesse humaine des chefs d’oeuvre analogues que sont La grande pagaille et La grande guerre.

La carrière d’une femme de chambre (Dino Risi, 1976)

Dans l’Italie fasciste, la fulgurante ascension d’une femme de chambre dans le milieu du cinéma.

L’écartèlement de cette femme légère entre son arrivisme et un vague amour pour un fiancé qui essuie tous les plâtres de son ascension est la matière d’une virulente comédie où grotesque du régime fasciste et ridicule de l’industrie cinématographique s’exacerbent mutuellement. Ce qui a le mérite d’être assez conforme à la réalité fondamentale de Cinecittà, usine à distractions débilitantes (les « telefoni bianchi » du titre original) dont la première pierre fut posée par le Duce.

En dépit du mépris qu’il peut avoir pour ses personnages médiocres, il reste étonnant de voir combien Dino Risi sait aller au-delà des jouissances de la satire pour insuffler à son pessimisme une ampleur tragique et universelle. Ainsi de la scène du simulacre d’exécution. C’est en cela qu’il se distingue très nettement de ses confrères de la comédie italienne.