Showboat (George Sidney, 1951)

A la fin du XIXème siècle, les pérégrinations d’une famille de comédiens sur un bateau du Mississippi…

En dehors du personnage de Julie Laverne dont l’évolution est plus claire du fait qu’il est désormais joué par Ava Gardner et qu’on lui accorde plus d’importance, cette nouvelle version de Showboat est en tous points inférieure au film de James Whale. La poésie a disparu tandis que le Technicolor, la réécriture sirupeuse de la fin, l’interprétation et la pesanteur globale font tendre l’ensemble vers le cirque Barnum. Les chanteurs sont également moins bons (qui pourrait rivaliser avec Paul Robeson?).

Clara de Montargis (Henri Decoin, 1951)

Dans le Gâtinais, un jeune campeur part à la recherche d’une belle et mystérieuse femme qui l’a pris en autostop.

Comme tout commence par un rêve et que le personnage principal est un puceau, on aurait pu craindre niaiserie et rêverie de pacotille. Or il n’en est rien, ou presque. En effet, à l’exception d’une scène de rêve et d’une fin maladroite car voulant jouer sur les deux tableaux du réalisme et de l’onirisme, Henri Decoin reste terre-à-terre. Il montre un jeune homme rencontrant différents habitants de Montargis et des villes alentours. L’éventuel lyrisme induit par le romantisme de sa quête est sans cesse altéré par des détails prosaïques, tels les bruits de voiture dans la scène avec la comédienne au bord de la Loire.

Si poésie il y a, il ne s’agit pas d’une poésie à la Borzage mais d’une poésie à la Simenon, révélant l’envers de la tranquillité provinciale avec subtilité, sans pittoresque ni satire. Au long de ses pérégrinations dans le Gâtinais, le jeune homme va rencontrer une série de personnages gentiment vicieux: un alcoolique, un collectionneur de photos de femmes nues, un garagiste adepte de « parties fines », une cafetière amatrice de jeunes soldats…Chacun trompe l’ennui à sa façon. Cette révélation des dessous de la province voit son expression la plus littérale dans une surimpression, rare entorse de la mise en scène au réalisme des apparence, audacieuse à deux titres: elle montre la nudité d’une femme et cette femme est moche.

Bref, la juste distance de l’auteur par rapport à son personnage et les racines réalistes des facteurs de poésie (la nuit, la troupe de comédiens…) permettent au romantisme et à la critique flaubertienne de s’équilibrer finement. Clara de Montargis est un des bons films de Decoin, en plus d’être un des plus originaux du cinéma français des années 50.

Casabianca (Georges Péclès, 1951)

En 1943, le sous-marin Casabianca est chargé d’aider les maquisards corses à se soulever.

Comme j’aurais aimé aimer ce film, rare représentant du cinéma patriotique français de sous-marin, mais comme c’est mauvais! Interprétation approximative, mise en scène toute molle, élusion, au profit d’un unanimisme de pure convention (risible scène du défilé des partisans), des conflits Anglais vs Français, Français libres vs ORA ou Résistance vs Alger, qui auraient pu enrichir la dramaturgie d’un récit plat et particulièrement mal construit. Et je ne parle même pas de la trahison historique qui consiste à oublier le rôle de l’armée italienne, tout juste retournée par Badoglio, dans la libération de l’île de beauté car qu’aurait importé une telle omission si le film avait été bon.

Journey into light (Stuart Heisler, 1951)

Après le suicide de son épouse, un pasteur perd la foi, devient clochard et rencontre la fille aveugle d’un autre pasteur.

Malgré un début percutant, Sterling Hayden, piètre comédien aux capacités alors altérées par sa citation à comparaître devant la Commission des activités anti-américaines de McCarthy, ne rend pas crédible cette crise de foi au déroulement attendu.

La belle du Montana (Belle Le Grand, Allan Dwan, 1951)

En 1870, une joueuse professionnelle tente d’empêcher sa petite soeur, chanteuse d’opéra qu’elle n’a guère connu parce qu’elle était en prison, de tomber dans les griffes de l’homme qui la fit sombrer.

Belle le Grand se situe à mi-chemin exact entre le western et le mélodrame, genre auquel il s’apparente par la nature des péripéties mais pas par le ton, toujours pudique voire feutré. Lors des séquences dramatiques, un plan final sur le visage féminin suffit à évoquer son tourment, sans qu’il ne soit besoin d’épanchement lacrymal. Le découpage fluide et concis sert un récit pas si conventionnel que ça, dont les ressorts dramaturgiques sont canoniques mais où les registres varient et où la compassion des auteurs pour chacun des personnages engendre des surprises. C’est très typique de Dwan. A noter enfin l’importance de la musique, airs d’opéra et negro spirituals, qui vient poétiser la parabole romanesque. A ce titre, le sommet est le superbe travelling du retour de Belle chez ses esclaves.

Le cap de l’Espérance (Raymond Bernard, 1951)

La patronne d’un bar est courtisée par un policier qui recherche les auteurs d’un hold-up parmi lesquels figure son amant.

La présence de Edwige Feuillère et Jean Debucourt et la fluidité du découpage de Raymond Bernard ne sauvent pas ce film noir à la Française, excessivement mal écrit, de la pire médiocrité.

Olivia (Jacqueline Audry, 1951)

Dans un pensionnat pour jeunes filles, une nouvelle élève découvre les troubles rivalités autour des deux fondatrices.

La délicatesse visuelle et la qualité de la distribution ont beau faire de Olivia un des films les plus aboutis de Jacqueline Audry, la mièvre opacité du roman originel demeure donc c’est profondément nul.

Mandy (Alexander Mackendrick, 1951)

Contre l’avis de son mari, une jeune femme place leur fille sourde dans une institution spécialisée.

Le côté sociétal et documentaire du sujet est judicieusement contrebalancé par la liaison platonique entre le chef du centre et la mère. D’une façon très simple et très naturelle, elle est montrée comme le prolongement du travail pour éduquer Mandy, un travail reposant sur (et nourrissant) l’amour. Grâce à cette dimension intimiste, traitée avec un salvateur sens de la nuance, le film va au-delà de son programme informatif et, malgré de négligeables grossièretés stylistiques (dans l’utilisation de la musique notamment), émeut avec justesse. Les acteurs, en premier lieu la petite Mandy Miller, sont tous parfaits. Alexander Mackendrick a ainsi réalisé un bon film anglais.

Le repas (Mikio Naruse, 1951)

Un couple récemment marié est perturbé par l’arrivée d’une nièce fugueuse.

En adaptant pour la première fois un roman de Fumiko Hayashi, Mikio Naruse a signé un de ses chefs d’oeuvre. Ici, ténuité n’est pas absence de dramaturgie et attention au quotidien n’est pas platitude. Le découpage, aussi pudique que précis, transforme des objets triviaux en caisses de résonance pour les tourments existentiels des protagonistes. De plus, le sourire des actrices, la musique et les extérieurs lumineux empêchent Le repas d’être plombé comme peuvent l’être les sinistres Derniers chrysanthèmes ou Nuages flottants. Plusieurs séquences, tel le retour chez les parents, sont même transcendées par un lyrisme magnifique. En très peu de plans, tous composés avec un oeil admirable, le cinéaste sait insuffler aux gestes les plus banals une gravité qui n’est jamais pesante. Cette délicatesse du style traduit une sorte de sagesse suprême, particulièrement patente dans les passages où l’héroïne, lassée de passer ses journées sur des tâches domestiques, se retrouve face à des femmes que l’après-guerre force à travailler. Grâce à cette infinité de nuances, Le repas s’avère le film le plus juste sur la femme au foyer et la reconquête de ses rêves brisés.

Gibier de potence (Roger Richebé, 1951)

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A sa sortie de l’orphelinat, un beau jeune homme tombe sous la coupe d’une maquerelle.

Les thèmes -prostitution masculine et pornographie- ont beau paraître « audacieux », leur traitement, lui, ne souffre aucune originalité. Cette adaptation de Jean-Louis Curtis se réduit à un conventionnel et racoleur mélo à base de pureté, de déchéance et de rédemption où un héros remplace l’habituelle héroïne. Seul le personnage de Arletty apporte un peu de mystère grâce au flou de ses motivations. La mise en scène de Richebé est anémique et le scénario est franchement lourd et redondant.

La maison Bonnadieu (Carlo Rim, 1951)

Croyant avoir affaire à un cambrioleur, le patron d’une maison de couture se retrouve nez à nez avec le jeune amant de son épouse…

Une vraie bonne comédie, pétillante et malicieuse. Des dialogues savoureux, de l’invention dans les situations comiques, la haute tenue du découpage (certains plans subjectifs frisent même la coquetterie) et, surtout, un personnage de cocu magnifiquement interprété par Bernard Blier dont l’amour vrai et profond insuffle une cruauté inattendue au vaudeville, font probablement de La maison Bonnadieu le meilleur film de Carlo Rim.

 

Menaces dans la nuit (He ran all the way, John Berry, 1951)

Après avoir commis un braquage qui a mal tourné, un jeune homme rencontre une jeune fille et prend en otage sa famille.

Même si il a été écrit et réalisé par des membres de la fameuse liste noire, Menaces dans la nuit n’est pas très communiste dans l’esprit. Ce n’est pas une attaque en règle contre la société américaine comme peut l’être Le rôdeur sorti la même année et scénarisé par la même paire Butler-Trumbo. C’est un pur film noir, dans lequel l’origine du mal n’est pas essentiellement sociale. Le méchant, excellemment interprété par John Garfield, a des troubles psychologiques sans pour autant être un psychopathe. La beauté du film réside dans cet entre-deux qui caractérise l’anti-héros, son mélange de candeur sentimentale et de dangereuse paranoïa. Voir le déroulement impeccable de la magnifique scène du « dîner imposé ». Cette singularité du personnage fait passer l’illogisme parfois manifeste de sa conduite au second plan. La mise en scène n’appuie pas mais évoque avec précision. L’efficacité du découpage, où il n’y a pas un plan en trop, est digne de Anthony Mann. Bref, Menaces dans la nuit n’a pas volé sa réputation de pépite du film noir.

La nuit est mon royaume (Georges Lacombe, 1951)

Suite à un accident du travail, un conducteur de locomotive devient aveugle…

C’est avec une belle délicatesse que la première partie suit les premiers pas de l’aveugle, fort bien interprété par Gabin. Son mauvais caractère n’est pas escamoté et son entourage n’est pas caricaturé. La scène de la rencontre avec le réparateur de TSF est presque du McCarey. Même l’obligatoire romance, avec une enseignante en braille, est traitée avec une certaine justesse. En revanche, l’arrivée du « troisième homme » joué par Oury, qui n’a d’autre fonction que de servir de faire-valoir-repoussoir à Gabin, fait dévier le film vers la convention la plus éculée. Dommage.

Le plaisir en famille (Noboru Nakamura, 1951)

Après-guerre, une famille japonaise tente de concilier les aspirations de chacun de ses enfants avec la nécessité de s’en sortir financièrement.

Pour un spectateur occidental au XXIème siècle, découvrir un shomin-genki (film sur la petite bourgeoisie japonaise) réalisé par un autre que Mikio Naruse ou Yasujiro Ozu amène inévitablement la comparaison avec les deux illustres maîtres. Le découpage de Noboru Nakamura est donc plus classique, plus directif et plus dramatisant que ceux, plus contemplatifs, de Naruse et Ozu. Il y a même des effets de suspense introduits par le montage.

Ainsi, à plusieurs endroits, la caméra accompagne les tourments émotionnels des individus, ce qui lézarde la foi dans le consensus exprimée via de nombreux plans larges harmonieusement composés (comme chez Ozu et Naruse), des mouvements d’appareil vers le ciel et un scénario qui résout ses contradictions dramatiques par un rebondissement à la limite de la mièvrerie.

Si le spectateur marche à cet artifice final, c’est grâce au mélange de candeur sentimentale et de tact japonais qui semble caractériser la mise en scène de Noboru Nakamura. Ce mélange se manifeste notamment via les chansons nostalgiques qui insufflent aux scènes où toute la famille se retrouve autour de la table une tonalité à la Henry King. La distribution aux petits oignons (Chishu Ryu, Hideko Takamine, Isuzu Yamada) achève de faire de ce Plaisir en famille une réussite dans son genre. Belle découverte.

Saddle tramp (Hugo Fregonese, 1951)

Suite au décès accidentel de son frère chez qui il faisait étape, un cow-boy solitaire prend en charge ses neveux…

La tonalité de Saddle tramp est assez originale en ceci que son côté enfantin ne désamorce jamais complètement les enjeux dramatiques. Hugo Fregonese a su intégrer les facéties un peu comiques des enfants au western sans que la crédibilité de la narration n’en pâtisse. Il y a ainsi quelque chose de « dwanesque » dans l’itinéraire de ce héros chez qui les circonstances développent des qualités de bienveillance et d’altruisme sans que cela n’apparaisse jamais forcé ou appuyé. Les courtes scènes où il retrouve sa famille ont une telle densité d’expression que l’évolution du personnage apparaît naturelle. Moins violent et moins dur que Quand les tambours s’arrêteront ou Passage interdit, Saddle tramp bénéficie lui aussi d’une somptueuse photo de Charles P. Boyle. Son Technicolor, à l’opposé de la sobriété réaliste en vigueur par ailleurs à Universal (dans les chefs d’oeuvre de Mann notamment), est plein de contrastes baroques qui donnent aux images un relief saisissant. Saddle tramp est donc une nouvelle réussite à l’actif de Fregonese malgré une dernière partie un peu décevante du fait que l’artifice des conventions y reprend le dessus, ce qui étrique quelque peu le récit.

Identité judiciaire (Hervé Bromberger, 1951)

Un commissaire parisien enquête sur les meurtres d’un sadique…

Comme Rafles sur la ville, Identité judiciaire est un polar français qui met l’accent sur le réalisme. Les flics ne sont pas héroïsés, le travail au commissariat est montré dans toute sa quotidienneté et la dureté parfois injuste avec laquelle sont traités les suspects n’est pas escamotée. Raymond Souplex excelle dans un rôle en or. Si sa mise en scène avait été un peu plus nerveuse, Hervé Bromberger aurait signé un grand film.