Un homme sur la voie (Andrzej Munk, 1956)

En Pologne, les derniers instants d’un cheminot sont retracés par différents collègues après que son cadavre a été trouvé sur la voie.

Scolaire imitation de Rashomon où la grisaille des rails polonais, renforcée par une photographie des plus sinistres, remplace la lumière solaire des clairières nippones. Un intérêt: le vernis documentaire qui permet notamment de voir l’importance de la compétition et de l’appât du gain dans l’organisation du travail d’une république socialiste.

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Magirama-J’accuse (Abel Gance & Nelly Kaplan, 1956)

En 1956, avec l’aide de sa fidèle Nelly Kaplan, Abel Gance a remonté son J’accuse de 1938 dans une version d’une heure en utilisant le procédé de polyvision qu’il avait inventé en 1927 pour son célèbre Napoléon. Trois courts-métrages et des extraits de Napoléon ont été adjoints au programme qui fut exploité huit semaines au Studio 28 sous le nom de Magirama. Le CNC et Serge Bromberg ont restauré la partie « J’accuse » du Magirama qui a ainsi été montrée pour la première fois depuis 60 ans mercredi soir à la Cinémathèque de Bercy (à quelques projections exceptionnelles près telle celle à l’Exposition universelle de Bruxelles).

Première chose à préciser: pour ne plus s’encombrer du complexe appareillage nécessaire à la triple-projection, le support du film a été numérisé. Pratiquement, on a maintenant le DVD d’un film en Cinémascope avec du noir en haut et en bas de l’image pour maintenir la juste proportion entre hauteur et largeur dans le cas où trois plans s’affichent simultanément. De ce fait, et également du fait que la projection a eu lieu dans la salle de taille moyenne Georges Franju*, j’ai eu l’impression de voir un timbre-poste s’animer et, quand l’oeuvre passe en « mode polyvision », trois timbres-postes juxtaposés. L’effet de gigantisme souhaité par Abel Gance en a pris un coup.

Toutefois, je ne pense pas que ces limitations techniques soient les principales responsables de ma déception. J’ai eu la triste impression d’un poète à bout de souffle, recyclant une énième fois ses morceaux de bravoure (la fameuse résurrection des morts de Verdun) sans que son nouveau moyen d’expression n’ajoute quoi que ce soit à la splendeur funèbre de la version précédente. Au contraire. D’abord, le nouveau montage d’une heure réduit le récit à une succession de vignettes uniformément plaintives, en dehors d’une scène gentiment comique. Ensuite, les panneaux latéraux sont désormais pléonasmes plus que contrepoints. Est-ce parce qu’ils sont soumis à l’expression d’un message? Le fait est que, perpétuellement englués dans la litanie pacifiste, ils forment une surenchère (d’images macabres) et non une polyphonie telle que la séquence de la campagne d’Italie dont j’ai un souvenir sublime d’abstraction.

* parce que la Cinémathèque française a préféré réserver son plus grand écran à L’aventure intérieure de Joe Dante qui, ne passant guère plus d’une fois par semaine sur les chaînes de la TNT, est aussi un film très rare

La ligne du destin (Lester James Peries, 1956)

Des villageois sri-lankais croient qu’un jeune garçon a rétabli la vue d’une enfant aveugle par miracle…

Ce premier long-métrage de Lester James Peries est un titre fondateur du cinéma sri-lankais car ce fut le premier à être tourné en dehors des studios indiens. Il n’en demeure pas moins plus ancré dans le cinéma populaire sous-continental que les films de Satyajit Ray ou Ritwik Ghatak. En effet, les décors naturels et le milieu pauvre (mais pas misérable) où se déroule l’intrigue n’empêchent pas séquences chantées, scènes de danse et effets mélodramatiques. D’où une certaine hétérogénéité mais, aussi, une vitalité certaine.

Si le scénario de cette sorte de fable manque de rigueur à plusieurs endroits, Lester James Peries a déjà un sens du cadre particulièrement développé. L’harmonie entre les hommes, la terre et le ciel qui émane de ses belles images laisse à penser que le réalisateur a vu plusieurs films de John Ford et a su en tirer profit. Lorsque, dans la deuxième partie, le récit trouve enfin son sens en se focalisant sur l’enfant victime de l’âpreté au gain de son père et des superstitions de ses voisins, La ligne du destin se hausse à une hauteur proche de celle des grands films de Luigi Comencini où l’enfance était le réceptacle de la misère sociale et morale des hommes. Par ailleurs, le lyrisme quasi-surnaturel avec lequel le cinéaste filme la pluie torrentielle donne une ampleur cosmique à son magnifique dénouement.

 

Les vampires (Riccardo Freda, 1956)

Un journaliste et un policier enquête sur des meurtres de jeunes gens à Paris…

Les somptueux décors de Beni Montresor aussi bien que la photo et les trucages ingénieux de Mario Bava alimentent une fascinante atmosphère gothique. Réinventant le genre du film d’horreur délaissé depuis une bonne dizaines d’années, Riccardo Freda ne lésine pas sur les gargouilles, les rideaux qui frémissent et les couvercles de pianos qui tombent. Ce bric-à-bric morbide est l’écrin d’un récit tragique: celui d’une femme que son refus de vieillir conduit à un flirt de plus en plus rapproché avec la Mort. La sublime Gianna Maria Canale prête ses traits hiératiques et mélancoliques à cette héroïne. Il est dommage que le reste de la distribution ne soit pas à la hauteur et que le scénario n’exploite guère le potentiel dramatique de la relation entre le journaliste et la criminelle éperdument amoureuse de ce dernier. Bref, Les vampires est un beau film où l’inventivité et le raffinement plastiques (d’autant plus admirables que le budget fut minuscule) compensent la faiblesse de la dramaturgie. Il est en ceci typique de Freda.

 

Pauvres mais beaux (Dino Risi, 1956)

A Rome, deux amis d’enfance qui passent leur temps à draguer tombent amoureux de la même femme…

La convention de cet argument est vivifiée par la précision de l’ancrage social et géographique. Dès les premières séquences, la caméra de Dino Risi rend évidente le lien d’implication entre, d’une part, l’espace de l’immeuble et, d’autre part, la psychologie des personnages, les gags et le sens du récit. Par ailleurs, de savoureux seconds rôles, en plus d’agrémenter les scènes par leur cocasserie, contribuent à situer les protagonistes familialement, professionnellement et socialement parlant. A sa façon, héritée du néo-réalisme, Pauvres mais beaux est une sorte de documentaire sur les quartiers populaires romains. Moins corrosif qu’il ne le sera plus tard, Dino Risi prend tout de même un malin plaisir à inverser les rôles de la comédie sentimentale: c’est la femme qui se joue de l’amour des hommes, alors proprement ridiculisés. Bref, en dépit d’une longueur légèrement excessive et grâce avant tout à sa mise en scène, réaliste et féconde en trouvailles comiques, Pauvres mais beaux s’avère une bonne comédie italienne, bizarrement oubliée mais heureusement ressortie.