La mule (Clint Eastwood, 2018)

Criblé de dettes, un horticulteur de 90 ans accepte de transporter de la drogue pour un cartel mexicain.

Quelle divine surprise que de retrouver Clint Eastwood dans un film de Clint Eastwood! La surprise est double car, outre que l’on ne s’attendait plus à voir le presque nonagénaire devant sa propre caméra, il étonne en atténuant la charge sacrificielle et pathétique induite par un tel sujet. Ainsi, La mule n’est pas l’énième film « crépusculaire » de Clint Eastwood. Si on retrouve la propension de la star à exposer sans fard son corps vieillissant (ses mains ridées stupéfient dès le premier plan où il manipule ses fleurs), l’oeuvre baigne dans une lumière solaire à l’opposé des contrastes lugubres de Tom Stern tandis que la légèreté cuivrée de la bande originale tranche d’avec les cinq notes et demi de piano recyclées dans les films mis en musique avec son fils.

De plus, après les grimaces caricaturales de Gran Torino, Eastwood comédien a retrouvé son sceptre de roi de l’underplaying. Jouant un vieux beau féru de fleurs, la star reste la star mais se renouvelle. Il y a bien quelques saillies réacs d’autant plus égayantes qu’elles vont de pair avec l’autodérision mais, désolé pour le divulgâchis, on ne verra jamais l’interprète de l’inspecteur Harry tenir ici le moindre flingue.

Enfin, une bonne partie du film est traitée sur le ton de la comédie, Eastwood s’amusant régulièrement du décalage entre son personnage et les jeunes délinquants mexicains qui l’entourent. Cela n’altère ni la tension dramatique des séquences avec les trafiquants de drogue ni l’impact émotionnel des scènes familiales. Dans cette facilité à mélanger les registres, à l’opposé de la plombante uniformité de certains de ses derniers films, on retrouve la maîtrise classique de l’auteur de BreezyUn monde parfait et autres Honkytonk man.  En déjouant les attentes liées à son récit, il enrichit sa dramaturgie. Par exemple, en montrant le goût de son personnage pour les plaisirs dispendieux, il l’empêche d’être assimilé à une pure victime (victime d’abord d’un système économique très dur puis des gangs qui exploitent sa crédulité). In fine, ce faux film policier raconte la coûteuse réconciliation d’un vieil homme avec sa famille. On retrouve alors le tact émouvant de l’auteur de Sur la route de Madison et Million dollar baby.

A travers cette mise en scène d’un fait divers « authentique », Eastwood se livre sur sa conception des rapports entre travail, plaisir et famille. Lorsque, dans une séquence digne de la confrontation entre Robert de Niro et Al Pacino dans Heat, le vieil homme s’épanche à l’intention de l’agent des stups qui a la moitié de son âge, on se doute bien que c’est Eastwood qui parle à travers lui. Cette confession de l’auteur est d’autant plus touchante qu’elle est parfaitement intégrée à la logique de la séquence et du personnage: elle sonne juste. Cette justesse est corrélée à l’humanisme retrouvé du cinéaste qui, loin de la mièvrerie dégoulinante de Invictus mais avec la subtilité pragmatique de Bronco Billy ou Josey Wales hors-la-loi, s’attache aux relations entre individus par-delà les grilles idéologiques et les atavismes communautaires.

3 commentaires sur “La mule (Clint Eastwood, 2018)

  1. Je retrouve dans vos mots mon ressenti sur ce film, ainsi que l’agréable impression de renouer avec l’Eastwood qui me touchait tant jadis, avant qu’il ne s’égare dans quelque train retardé et ne s’efface de l’écran. Ce retour inespéré à dos de « Mule », pourrait bien conclure une œuvre remarquable s’il n’affichait par ailleurs la vigueur de poursuivre encore quelques temps derrière la caméra (dans la lignée de Manoel de Oliveira).

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