La blessure (Cutter’s way, Ivan Passer, 1981)

Dans une ville américaine, un fils de bonne famille revenu infirme et alcoolique du Viet-Nam tente de convaincre son meilleur ami d’affronter le potentat local qu’il soupçonne de meurtre.

Genre superficiel et vain s’il en est, le néo-noir, cette resucée du film noir estampillée années 80, n’a pas engendré beaucoup de chefs d’oeuvre. Loin de là. Cutter’s way, qui ne bénéficie pas du quart de la notoriété de navets tels que Le facteur sonne toujours deux fois (Rafelson) ou Les arnaqueurs (Frears), en fait pourtant partie. Loin de décalquer les films du passé avec l’assurance cynique du virtuose qui se croit plus malin que ses aînés, Ivan Passer a investi le genre dans le but de raconter une histoire et des personnages éminemment liés à son époque. Il a adapté un roman de Newton Thornburg.

Sorti en 1981 -l’année des quatre mythiques concerts de Bruce Springsteen au Los Angeles Sports Arena pour des associations de vétérans- Cutter’s way est pleinement ancré dans cette période désenchantée de l’histoire américaine qui suit la guerre du Viet-Nam et qui précède le reaganisme triomphant. Figurez vous un film de Michael Cimino plus humble et moins démonstratif que ce à quoi nous a accoutumé le réalisateur de La porte du Paradis (également sorti en 1981). On retrouve la même envie, désespérée et révolutionnaire, de régénération d’un rêve américain perverti par une société fondamentalement viciée.

La beauté du film est d’abord celle de son trio de personnages, deux amis et une femme. Beauté discrètement originale de leurs caractérisations individuelles mais aussi beauté de leurs relations. Des relations troubles et opaques où beaucoup de choses sont suggérées mais où rien n’est surligné. Ce mystère n’est pas là pour installer un suspense éculé basé sur un quelconque ménage à 3 mais est l’expression d’une impossible harmonie analogue à celle de Jules et Jim.  Ici, la touche du réalisateur de Eclairage intime, cette touche douce et légère comme le doigté de George Harrison, se manifeste pleinement. C’est par exemple un plan sur le visage de la femme inséré dans le découpage d’une discussion entre les deux copains. C’est aussi la bouleversante pudeur, renforcée par la musique belle et ouatée de Jack Nitzsche, avec laquelle est mise en scène la révélation de la mort de Moe.

On retrouve cette mystérieuse légèreté dans le traitement de l’intrigue policière. Celle-ci est basée sur les hypothèses d’un irascible alcoolique qui soupçonne un notable. Est-il fou ou est-il un héros en juste croisade? Sans que cette question ne soit le sujet du film, elle n’est jamais vraiment tranchée. Elle court en filigrane tout le long du métrage et alimente le jeu dialectique du récit.

Dans un film qui fait une telle part à l’humain, à ses fêlures comme à sa grandeur, il fallait que les acteurs excellent. Ils excellent. Jeff Bridges rappelle une nouvelle fois combien il a compté dans ce que le cinéma américain a produit d’intéressant dans les années 70 et 80, John Heard se tire avec les honneurs du rôle casse-gueule de Cutter et surtout, Lisa Eichorn, sorte de Jodie Foster gracile et mélancolique, est sublime.

Ces personnages sont filmés avec une tendresse qui est un parfait contrepoint au désespoir de l’oeuvre. C’est cette empathie du regard qui permet à la noirceur du constat d’atteindre à une déchirante profondeur tout à fait fait hors de portée de, disons, Joel et Ethan Coen.

 

5 commentaires sur “La blessure (Cutter’s way, Ivan Passer, 1981)

  1. Le personnage de Moe (Lisa Eichorn) est un des plus douloureux que j’aie jamais vus. Cette scène déchirante où elle tend la main à Bone (l’onomastique du film est merveilleuse aussi), ce dernier s’approche par tendresse ou séduction et elle lui demande sèchement la bouteille…

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