Le prédicateur (The apostle, Robert Duvall, 1997)

L’itinéraire d’un prêcheur extraordinairement charismatique dans le Sud des Etats-Unis, tiraillé entre ses pulsions violentes et sa foi sincère.

Un des films les plus singuliers des années 90. C’est d’abord le portrait d’un personnage complexe chez lequel roublardise et ferveur religieuse sont mêlées si intimement qu’on ne peut séparer le bien du mal de sa personnalité. Le prêcheur de Duvall est un être de chair, de sang et de foi et il n’apparaît jamais asservi aux nécessités du  récit ni a fortiori d’un quelconque discours.  Ainsi le christianisme évangéliste est montré sans théorie de l’auteur préexistante au film. Grâce à cette pureté du regard, Robert Duvall va encore plus loin que Richard Brooks dans  Elmer Gantry lorsqu’il s’agit de saisir les contradictions et l’importance sociale fondamentale de la religion à l’américaine.

Difficile de percer le secret d’un film au charme aussi subtil mais on peut dégager une caractéristique du style de Robert Duvall qui contribue à expliquer la fascination créée: la narration quasi-imperceptible qui avance par méandres, épousant les pérégrinations du prêcheur sans nuire à l’unité de l’oeuvre et sans la tranformer en vulgaire road-movie. Il y a là une souveraine liberté dramatique comparable à celle de Renoir. Les évènements se déroulent d’une façon naturelle.  Duvall laisse le temps aux séquences. Il faut voir par exemple la formidable scène où un redneck est converti alors qu’il avait l’intention de détruire l’église. L’incertitude quant à l’évolution des évènements est totale, aussi bien pour le spectateur que pour les paroissiens. Les génies de Duvall metteur en scène et de Duvall acteur coïncident alors.

Il n’y a donc pas de discours, Robert Duvall se contente de montrer les choses. Ce qui rend son film si précieux, c’est qu’il les montre avec amour. Même quand ils sont faibles, l’amour des gens rayonne à chaque plan, un amour qui n’a rien à voir avec la démagogie ou le sentimentalisme. Personne depuis Michael Cimino n’avait aussi bien filmé les habitants de l’Amérique profonde. Personne ne les avait filmés avec un tel respect, une telle empathie. Et encore: l’absence de dimension symbolique sur l’Amérique rend les personnages du Prédicateur encore  plus proches du spectateur que ceux de Voyage au bout de l’enfer. Une empathie qui vient peut-être du fait que Duvall a porté son sujet pendant 13 ans avant de se décider à le financer et le réaliser lui-même.

Le prédicateur est une plongée au coeur de l’Amérique profonde sans pittoresque ni prétention sociologique mais débordant de foi, d’humilité et de maîtrise tranquille du cinéma, tous attributs qui en font un des plus beaux films américains de ces vingt dernières années.

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3 commentaires sur “Le prédicateur (The apostle, Robert Duvall, 1997)

  1. Pas revu depuis sa sortie mais il m’avait effectivement paru très singulier et aussi passionnant qu’Elmer Gantry. J’ai souvenir d’un film simple mais très profond sur la religion. Du même Duvall, Assassination tango est, paraît-il, tout aussi remarquable.

  2. simple mais très profond, c’est ça.
    Assassination tango n’est pas aussi beau que Le prédicateur parce que c’est un polar et qu’on sent que Duvall s’en fout un peu des codes du polar. On retrouve notamment son goût de la bifurcation dramatique, ce qui ne cadre guère avec les conventions d’un film de genre. Par contre, Duvall se passionne pour les Argentins et le tango de la même façon qu’il se passionnait pour les sudistes et l’évangélisme et du coup ça rend le film intéressant. Et puis sa femme, de 34 ans sa cadette, qui joue dedans est une splendeur et ça, c’est à mettre à l’actif du film parce qu’à mon avis, on ne la verra pas ailleurs.

  3. Robert Duvall ne cherche jamais à condamner ou à idéaliser son personnage. Pas de pamphlet « au vitriol » ou d’hagiographie dégoulinante, tout simplement et honnêtement un film d’une profonde justesse et d’un humanisme sans bornes sur un homme avec ses défauts et ses qualités. Un récit qui s’écoule comme un long fleuve tranquille du Sud profond, une mise en scène au plus près des protagonistes et une interprétation sensationnelle (Duvall bien sûr mais aussi John Beasley, Miranda Richardson et le jeune Walton Goggins, formidables seconds couteaux). Un des plus beaux films américains de ces vingt dernières années, oui, je pense qu’on peut sans fard aller jusque-là.

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